BashungAlain Bashung

Me préparant pour allez à la soirée des Popingays, à l'Espace FMR, au bout du quai de Jemmapes le long du Canal Saint Martin, la télévision me sert de fond sonore. C'est comme sur France Inter ce soir, les images en plus, et ce sont les "Victoires de la Musique". Autant dire qu'il n'y a là rien qui soit susceptible de m'intéresser, et je crains même par avance les miaulements de Christophe Maé comme les aboiements de Cali. C'est juste un fond sonore, le temps de sélectionner fringues, chaussures, perruque, lunettes, parfum, etc...

Evidemment, il est hors de question de sortir reconnaissable. A mon âge avancé, c'est absolument hors de question ! Il y aurait là comme une évidente entorse à ma si superficielle indignité. Et, tandis que Nagui blablate sur l'écran plat, je m'affaire.

Puis, à un moment, j'entends Alain Bashung commencer sa chanson, avec un "je ne sais quoi" de bouleversant dans la voix. J'aime bien le bonhomme : outre son talent, puisqu'il est ami et qu'il a bossé avec Brigitte Fontaine (City), Christophe (une reprise des Mots Bleus), Daniel Darc (Amours suprêmes), et tout récemment avec Gérard Manset, il est sur le haut du panier de la si médiocre scène française.

J'ai plus précisément écouté le "Cantique des Cantiques" que j'adore absolument, puis en suivant "Fantaisie Militaire", et "Bleu Pétrole". Rien à redire, c'est très bien fait, sans paillettes, sombre et parfois même désespéré. Bref, je lève les yeux sur l'écran, sans curiosité malsaine, bien que je sache qu'il subit une difficile thérapie pour essayer de venir à bout de son cancer des poumons. Mais je ne m'intéresse pas particulièrement à la vie privée des vedettes, j'ai simplement lu un article dans le NouvelObs relatant sa carrière il y a quelques temps. A l'écran, le cancer se voit.

Le même corps que Fred Chichin au soir de sa vie, long, dégingandé, amaigri, mais tenu par une sorte de dignité, un port de tête, une majesté d'Excalibur. Rien n'a dissipé l'élégance du dandy. Moi qui ne suis pas voyeur, qui ne regarde ni n'écoute jamais les confidences des vedettes chez Mireilles Dumas, qui ne s'attarde pas aux récits des les malheurs, des maladies parce que c'est chiant et souvent vulgaire, mon regard est collé à l'écran. Il y a comme un Bashung de Cranach, sublime et décharné, qui se meut difficilement sur la télévision, tellement ému lui-même des applaudissements qu'il me touche.

Voilà, ça arrive parfois, comme un moment de grâce sur le Service Public, parce qu'un homme blessé a décidé de ne pas céder aux immondes sirènes de l'exhibitionnisme. Mais dès le fin de la chanson, je dois songer à nettoyer mes lunettes, enfiler mes bas et tout le tralala. Pourtant, je regarde Bashung quitter lentement la scène, et telle la note bleue, j'attends comme une image bleue...

Et là, je ne suis pas déçu. L'antidote de la grâce et de la dignité apparaît aussitôt, "sans transition" comme on dit à la télévision : Johnny Halliday. Son rimmel me fait de la peine. Se succèdent ainsi deux hommes de la même génération (ils ont 4 ans d'écart), le premier me collant sur mon siège à la façon du Charles Trénet que j'avais vu en concert juste avant sa mort, le second m'en décollant promptement, parce qu'il faut aussi que j'aille poser mes faux-cils.

Effectivement, la télé est magique, et elle vient de m'imposer en quelques secondes un jet-lag de 12 heures. Passer sans cillement de Bashung à Johnny, c'est éprouvant, à provoquer des anorexies ! La grâce et la dignité sont restées maitresse, puisque Johnny s'en est allé, tandis que Bashung fut rappelé par deux fois, pour recevoir deux autres "Victoires de la Musique".

La dignité du dandy a fait disparaître le délabrement du débris. Et c'est le plus malade des deux chanteurs qui, sans rien dire, nous disait de sa moue lippue et mélancolique que notre existence recèle encore quelques beautés. Dont la sienne.