LourdesPourquoi elle ?

Christine a passé la majeure partie de sa vie immobilisée dans un fauteuil roulant. Elle se rend à Lourdes, site de pèlerinage légendaire au cœur des Pyrénées, afin de sortir de son isolement. Elle se réveille un matin apparemment guérie par un miracle. Le leader du groupe de pèlerinage, , Kuno, un séduisant membre de l’ordre de Malte commence à s’intéresser à elle. Alors que sa guérison suscite jalousie et admiration, Christine tente de profiter de sa nouvelle chance.

Jessica Hausner, jeune réalisatrice autrichienne, qui fut l'élève de Michael Haneke, nous propose son cinquième fil. Elle avait retenue l'attention avec "Inter-View" et "Flora" en 2001, puis avec "Lovely Rita" en 2003, et "Hotel" en 2005.
Elle parvient à filmer tous le rituel et le cérémonial du pèlerinage à Lourdes, sans raillerie, sans manichéisme, sans "pas de charge" contre le catholicisme ou l'espoir du miracle. Elle filme entre sociologie et sadisme. Son observation critique est imparable, mais reste légère. La froideur presque clinique de la mise en scène parvient à pointer, sans forcer, les perturbations qui surviennent lorsque qu'un grain de sable s'immisce, s'ouvrant ainsi au comique, et même à l'émotion.
Incontestablement, Jessica Hausner s'attache à une démarche intellectuelle honnête et assumée. Elle y joint de réelle qualité de fabrication, et sa construction narrative est subtile. Au cérémonial gigantesque de Lourdes, elle joint celui qui entoure le groupe de pèlerins : repas, visites de la grotte, photographies de groupe, rituel du coucher de Christine.
Une multitude de seconds rôles passionnants entourent Christine. Léa Seydoux, en Maria, assignée à pousser la chaise roulante, à nourrir sa patiente tétraplégique, exprime le tiraillement entre son dévouement et les aspiration propres à sa jeunesse. Gilette Barbier, dans le rôle de Madame Hankl, qui ressent une réelle empathie pour Christine, et qui souvent l'accompagne, presque toujours en silence, propose une présence certes malicieuse, mais très forte. Bruno Todeschini, hiératique dans son uniforme, joue des regards avec un charme évident.
On retrouve Elina Löwenson, actrice roumaine, dont on n'oublie jamais le diaphane visage, mais dont il conviendrait aussi de se rappeler le nom. En Cécile, la guide de ce groupe de pèlerin, qui dissimule un cancer qu'on devine peu à peu, mais dont on sera certain vers la fin du film, est magnifique dans sa raideur empathique de bénévole. Elle a été l'égérie de Hal Hartley, apparaissant dans quatre de ses films ("Simple Men", "Flirt", "Amateur", "Fay Grim") et affiche une filmographie conséquente : "La liste de Schindler" de Spielberg en 1994 ; "Basquiat" de Julian Schnabel en 1997 ; "Mauvais Genre" (excellent !) de Laurent Benégui ; "La Sagesse des Crocodiles" de Leong Po-Chih en 2000 ; "Roberto Succo" de Cédric Kahn en 2001 ; "Un long dimanche de fiançailles" de Jeunet en 2004 ; "Dark Water" de Walter Salles en 2005 ; "De la guerre" (excellent) de Bertrand Bonello en 2008 ; "Vénus Noire" de Abdellatif Kéchiche en 2010 ; et nous la retrouverons prochainement dans le très attendu "La guerre est déclarée" de Valérie Donzelli honoré à Cannes. Rappelez-vous : Elina Löwenson !
Enfin, il y a Sylvie Testud. Encore une fois, elle prouve qu'elle est l'une des plus grandes comédiennes françaises. Elle montre jusqu'où elle peut aller, sans rien faire, et restitue tous son cheminement sur son visage (elle incarne une tétraplégique). Sa Christine, la moins pieuse des pèlerins, sera une délicieuse miraculée, suscitant interrogations et jalousie. Elle est prodigieuse de malice, parvenant à susciter la compassion, le rire, et l'émotion. Elle est à la fois omniprésente et discrète. Compte tenu du sujet du film, on est tenté d'écrire, prodigieuse, divine.
Je recommande vivement ce film, à la fois puissant, drôle, cruel et tordu. C'est une parabole féroce, mais légère, sur la solitude et la rouille humaine.