La_Piel_que_HabitoDémiurge et Pygmalion.

Depuis que sa femme a été victime de brûlures dans un accident de voiture, le docteur Robert Ledgard, éminent chirurgien esthétique, se consacre à la création d’une nouvelle peau, grâce à laquelle il aurait pu sauver son épouse. Douze ans après le drame, il réussit dans son laboratoire privé à cultiver cette peau : sensible aux caresses, elle constitue néanmoins une véritable cuirasse contre toute agression, tant externe qu’interne, dont est victime l’organe le plus étendu de notre corps. Pour y parvenir, le chirurgien a recours aux possibilités qu’offre la thérapie cellulaire.
Outre les années de recherche et d’expérimentation, il faut aussi à Robert une femme cobaye, un complice et une absence totale de scrupules. Les scrupules ne l’ont jamais étouffé, il en est tout simplement dénué. Marilia, la femme qui s’est occupée de Robert depuis le jour où il est né, est la plus fidèle des complices. Quant à la femme cobaye…

On ne reviendra pas sur l'extraordinaire filmographie de Pedro Almodovar, qui certes ne nous a pas offert que des chefs d'oeuvres, mais qui reste l'une des plus prestigieuses de ces trente dernières années. Il nous propose aujourd'hui un thriller macabre et fantastique, l'un de ses films les plus sombres, particulièrement crissant dans les amours morbides qu'il dessine, et horrifique dans les codes cinématographiques qu'il emprunte. Il parvient aussi à utiliser les flash-back avec talent, avançant et reculant dans le temps de façon à noircir encore son intrigue.

Au fil d'une intrigue baroque, jouissive, effrayante, Pedro Almodovar nous entraîne dans un jeu de piste fascinant de bout en bout, avec un rebondissement passionnant à mi-parcours. Son extravagance si particulière parvient à conjuguer avec talent érotisme et horreur, dans une mise en scène presque clinique, sans digressions inutiles, distillant une atmosphère aussi luxueuse que galçante.

Pour la sixième fois, le réalisateur retrouve Antonio Banderas, après une très très longue parenthèse, lui offrant un rôle magnifique, d'un genre qui ne lui est pas dévolu aux USA. Car après des débuts prometteurs outre atlantique, en 1994, avec "Philadephia" de Jonathan Demme, et "Entretien avec un Vampire" de Neil Jordan, l'acteur connaît une carrière très inégale, avec certes des succès populaires, mais peu intéressants. Ce "retour aux sources" est une totale réussite pour l'acteur. Il offre à son rôle de Robert Ledgard, chirurgien-créateur , toute l'ambiguïté qui convient. Espérons maintenant que son rôle dans "Haywire" de Steven Soderbergh sera à la mesure de son talent.

Pour la sixième fois aussi, il retrouve la grande Marisa Peredes, magnifique comédienne. Comme à son habitude, elle est excellente, campant une Marilia magistrale, étonnamment clairvoyante. Elle est une sorte de "mère absolue", résolue et sans limites, dès lors qu'il faut protéger Robert, et d'un simple regard, elle parvient à susciter l'effroi.

Ce sont Jan Cornet puis Elena Anaya qui campent ce que sera la "femme cobaye" du Docteur Robert Ledgard. Jan Cornet est un jeune acteur pratiquement inconnu, comme sait si bien en dénicher Pedro Almodovar. Elena Anaya ne nous est pas inconnue, puisqu'elle figurait au générique de "Parle avec Elle", qui parvient aussi à s'illustrer en France, comme dans "Mesrine" de Jean-François Richet en 2008 et "A bout portant" de Fred Cavayé en 2010.

Zeca, le fils légitime de Marilia est incarné par Roberto Alamo, et c'est lui qui porte la fameuse extravagance almodovarienne, débarquant à l'improviste pour le Carnaval, dans un costume de tigre particulièrement baroque. Il est tout en animalité, voire bestialité. Norma, la fille de Robert Ledgard est incarnée par la jeune et ravissante Blanca Suarez, connue en espagne pour ses rôles dans des séries TV.

Voici donc un Almodovar à la fois attachant et vénéneux, qui décrit la force démiurgique d'un chirurgien réparateur et esthétique. Cette force est évidemment à mettre en parallèle avec celle du cinéaste, qui lui aussi, engendre ses propres créatures. 

Ce mélodrame sur la création, et sur la métamorphose est entièrement construit sur le fantasme tans-genre, et c'est passionnant.