Les_Crimes_de_SnowtownLa mécanique de la violence.
Le barbare et son pouvoir de persuasion, le bourreau et ses victimes.

Jamie, 16 ans, vit avec sa mère, dans une banlieue où règne chômage et abus sexuels. Sa vie change lorsque John Bunting débarque dans leurs vies. Charismatique, passionnant, Jamie l’admire comme le père qu’il n’a pas connu. Il mettra du temps à comprendre que son mentor est un tueur en série, le plus dangereux qu’ait connu l’Australie…

Justin Kurzel, réalisateur australien nous présente son premier long métrage, après "Blue Tongue", son court métrage de 2005 qui avait été très remarqué au Festival de Cannes en 2005.

Il s'agit de l'histoire du plus célèbre serial-killer d'Australie, John Bunting, qui avec son discours extrémisterassembla de plus en plus de monde autour de ses "idées" dans la région de Snowtown (à 150 km au nord d'Adélaïde), et qui finit par tuer de manière extrêmement brutale 11 personnes entre 1992 et 1999. John Bunting fut condamné à la perpétuité au terme de son procès. Le film est plus précisément l'adaptation de ces faits réels dans un livre intitulé "Les crimes de Snowtown" lui aussi.

snowtown_la_villeComme Justin Kurzel a décidé de tourné son film à Snowtown même, son projet a suscité d'abord la polémique, la population craignant qu'il s'agisse encore d'un film sur la glorification de la violence et de leurs auteurs. Or le film ne va pas du tout dans cette direction. Le film est centré, non pas sur les images de violence, mais sur ses origines. Comment tant de personnes ont-elles accepté de suivre John Bunting ? Quelles conditions sont nécessaires pour convaincre une personne d'en tuer une autre ? Ni excuser, ni même justifier, mais essayer de "comprendre le mal" et éviter que cela ne se répète. Car comme le dit Shakespeare : "le mal que font les hommes vit après eux".  La polémique a donc cessé, et le réalisateur a pu faire son casting à Snowtown même (casting qui a duré 3 mois) dans les rues, dans les centres commerciaux, dans les salles de concert... car il souhaitait des acteurs amateurs.

John Kurzel parvient à filmer la manière imperceptible avec laquelle le mal s'immisce dans une existence, souvent à partit d'un mauvais coup du sort dans la vie d'un individu, décortique le vertigineux exercice de manipulation du bourreau, dissèque patiemment les rapports de force entre ce bourreau, les personnes qu'il entraîne dans son sillage, et ses victimes.

Par ailleurs, même s'il fait la description d'un prolétariat ravagé par l'alcoolisme et l'ignorance incapable de résister à la persuation et à l'autorité d'un être autoritaire et surtout persuasif, il parvient à dépasser le cadre du naturalisme, devant ce monstre sanguinaire qu'est John Bunting. Il réussit le dosage subtile de deux temps : le temps indifférent et terne de la chronique sociale, le temps intense de l'embrigadement et du crime. Ainsi l'horreur est-elles distillée entre les lignes, jusqu'à exploser dans des scènes insoutenables. C'est tout l'art d'une mise en scène qui suggère autant qu'elle montre.

Le tournage a été fait en 16 mm, format très peu commun dans un cinéma à grand public et "commercial". Mais les caméras y sont plus petites, plus légère, plus mobiles, permettant de mieux capter l'instantanéité des actions et des réactions des comédiens, sans trop avoir à répéter, pour donner une texture et un aspect plus authentique au film.

Snowtown___Luvas_Piitaway Snowtown___Daniel_Henshall Snowtown___Louise_HarrisCe choix est particulièrement judicieux face à des acteurs amateurs. Lucas Pittaway s'apprêtait à s'engager comme mécanicien dans l'armée. Il est excellent dans son rôle de Jamie Vlassakis, impressionnant en ange meurtri qui cède, puis résiste, puis cède, puis résiste au barbare John Bunting. Bien des jeunes pousses de Hollywood et d'ailleurs pourraient (devraient) regarder en boucle l'interprétation de Lucas Pittaway, tant il sait passer d'une expression à une autre, de la détermination la plus ferme à la crainte la plus à fleur de peau. Daniel Henshall avait quant à lui eu quelques petits rôles au théâtre et à la télévision, mais rien à la mesure de son talent. Derrière son physique bonhomme et son sourire bienveillant, on perçoit non pas l'ambiguïté, mais comme toute une palette d'ambiguïtés, ce qui rend palpable le monstre en lui. Enfin, c'est Louise Harris qui incarne Elizabeth Harvey (la mère de quatre garçons, dont Jamie) la première qui sera séduite par la bonhomie de John Bunting. Ella a été remarquée alors qu'elle faisait ses courses dans un supermarché.

On comprend aisément que le film ait été sélectionné dans plusieurs Festivals (Londres, Valenciennes), concourant même pour la Caméra d'Or à Cannes où il reçut le prestigieux Pris FIPRESCI (celui donné par la critique internationale), qu'il ait obtenu le Prix du Jury au Festival de Marrakech, et que Daniel Henshall en soit reparti avec le prix d'Interprétation Masculine.

"Les crimes de Snowtown" s'inscrit dans le renouveau du cinéma australien, qui après avoir co-produit "Le Discours d'un Roi" (auréolé de nombreux prix, et véritable succès populaire) en 2010, avec "Sleeping Beauty" de Julia Leigh et "Animal Kingdom" de David Michôd, qu ont littéralement "trusté" presque tous les festivals, depuis Sundance jusqu'à Sarlat, depuis Toronto jusqu'à Sitgès, depuis Cannes jusqu'à Valenciennes.

"Les crimes de Snowtown" est un film implacable, perturbant, remarquable en tous points. C'est une oeuvre forte dont il est difficile de se relever, au sens propre comme au sens figuré. A ne pas manquer.