Aux yeux de tousA l'ombre de Big Brother...

673 000 caméras de surveillance et des millions de webcams en France. Un hacker anonyme a piraté toutes les caméras de Paris et observe la ville à son insu. Petits délits et moments d'intimité volés, il voit tout. Jusqu’au jour où un attentat dévaste la gare d’Austerlitz. La police se met sur la piste d’un groupe satellite d’Al-Qaïda. Le hacker réussit, lui, à trouver les images de l’explosion et découvre que c’est un jeune couple qui a posé la bombe… A l’aide des caméras de la ville, il décide de traquer les coupables. Sans le savoir il va mettre le doigt dans un terrible engrenage.

Soyons clairs, c'est le défi technologique qui m'a poussé à aller voir ce film. En effet, l'auteur, scénariste, dialoguiste, réalisateur et producteur Cédric Jimenez, pour avoir proposé "Scorpion" de Julien Sieri et "Eden Log" de Franck Viestel (deux films avec Clovis Cornillac) n'avait pas de quoi susciter mon intérêt. Oui mais voilà, l'homme qui a supervisé les effets visuels dans "Aux yeux de tous", n'est autre que Sébastien Drouin, qui a oeuvré pour Oliver Stone, et surtout, pour Xong Kar-Waï. Ce qui change la donne.

Cédric Jimenez s'attelle aux possibles conséquences de l'utilisation, d'une part à des fins policières, des caméras de surveillance et des webcams, d'autre part à des fins de justice par les hackers. Il s'inspire évidemment du mouvement des "Anonymous",  pirates informatiques qui affirment vouloir changer le monde par leurs actes.

Le film part d'un concept fort : constituer un récit uniquement à partir d'images de caméras de surveillance et de webcam. Un film qui compte 950 plans, tous truqués (sauf les plans de dos du hacker). Et le défi est relevé. Car l'exercice de style est très bien réalisé, orchestré et monté, pour au final proposer un thriller efficace, truffé d'astuces et d'audaces. Au détour, le film se permet quelques réflexions sur le pouvoir des nouvelles technologies, et d'ordre socio-politiques. L'instrumentalisation politique qui est faite, à la fin du film, par un Président en fin de mandat qui souhaiterait être réélu évoque une certaine réalité.

Hélas, le scénario passe après, longtemps après, l'ambition formelle, comme je m'y attendais. Une seule idée a retenu mon attention : un hacker anonyme, à lui seul, incarne l'identité collective des "Anonymous", comme s'il en était la forte représentation symbolique. Pour le reste, c'est à dire tout ce qui sert à dissimuler la réalité pour imputer l'attentat à Al Qaïda est tiré par les cheveux.

Sur cette base, l'interprétation est en jachère, probablement parce que le réalisateur et la direction d'acteur, ça fait deux. Melanie Doutey (la policière qui supervise la mise en place de l'attentat à son insu) ne sert à rien. Pas plus du reste que Valerie Sibilia qui aurait mieux fait de persévérer dans les séries TV (La Crim', Plus belle la vie, Engrenages, Braquo) plutôt que cette triste incursion sur grand écran. Francis Renaud et Feodor Atkine, qui semblent être au service du Président souhaitant être réélu, et qui mettent en oeuvre cet attentant, sont réduits à des dialogues insignifiants. Et leur talent n'est pas en cause.

Francis Renaud, outre les nombreuses séries TV dans lesquelles il joue, a travaillé pour Karim Dridi, Cécdric Klapish, Catherine Breillat, Nicolas Boukrief, Alain Corneau, et reste un des comédiens fétiches d'Olivier Marchal, avec lequel il a tourné quatre fois.

Quant à Feodor Atkine, c'est une Rolls-Royce du second rôle : Michel Audiard, Woody Allen, Sydney Pollack, Claude Zidi, Nelly Kaplan, Jacques Deray, Claude Lelouch, Eric Rohmer, Carlos Saura, José Pinheiro, Robert Altman, Andrzej Zulawski, Pedro Almodovar, Jean-Pierre Mocky, Raoul Ruiz, John Frankenheimer, Roland Joffé, Michael Haneke, Oliver Stone, Nils Tavernier... C'est simple, il peut tout jour. 

Olivier BarthelemyReste Olivier Barthelemy, que j'aimerais voir enfin dans un beau et grand rôle. Issu de l'équipe de Kim Shapiron, il fut au générique de "Sheitan" en 2006, puis a obtenu des petits rôles dans "La Commune" en 2007, "Truands" de Frédéric Schoendoerffer en 2007, "Mesrine, l'ennemi public n°1" en 2008. Vinrent ensuite des rôles plus étoffés avec "Notre jour viendra (Redheads)" de Romain Gavras en 2010, "Largo Winch II" de Jérôme Salles en 2011, "Mike" de Lars Blumers en 2011 (son seul bon film à ce jour). Et je ne risque pas d'aller le voir dans le prochain Alexandre Arcady !

Pourtant, avec son physique sculptural, son jeu vif, son air un peu ténébreux, il pourrait aspirer à, et surtout obtenir des rôles passionnants, au moment même le cinéma commence de ré-interpréter la virilité et la masculinité (Drive, Shame, Bullhead, etc...). C'est un gâchis. Mais j'espère quand même que ce film, très physique, lui permettra d'attirer l'attention de bons réalisateurs. 

Pour accompagner ce thriller "cyber-politique", c'est Julien Jabre et Michael Tordjman qui signe, comment ne pas s'y attendre, la partition musicale... électronique !

J'ai dit ce que je pensais de la forme. J'ai dit combien le potentiel des actrices et des acteurs est bafoué. Mais reste et demeure la prouesse technologique, parfaitement réussie, et épatante. Il y manque toutefois une profonde réflexion (quel parti du faire du cinéma avec des caméras de surveillance et des webcams !), quitte à s'inspirer des travaux de Baudrillard et Virilio. Mais je crains que le public visé (les "geeks ?) n'en ai rien à faire.

Un film qui contentera peut-être les amateurs de "cybernétique", et les acheteurs compulsifs de nouvelles technologies, mais qui ne percevront pas plus le revers de leur addiction qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici.

Quant à moi, je salue la réussite de cette prouesse technique, mais je regrette infiniment qu'il n'y ait pas, derrière, une affaire d'état autrement mieux troussée, même si malgré tout, le hacker provoque précisément ce qu'il ne souhaitait pas, et même si le clin d'oeil politique à la campagne de l'élection présidentielle actuelle est maligne.