CosmopolisApocalypse du capitalisme financier ?

Dans un New York en ébullition, l'ère du capitalisme touche à sa fin. Eric Packer, golden boy de la haute finance, s’engouffre dans sa limousine blanche. Alors que la visite du président des Etats-Unis paralyse Manhattan, Eric Packer n’a qu’une seule obsession : une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville. Au fur et à mesure de la journée, le chaos s’installe, et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son empire. Il est aussi certain qu’on va l’assassiner. Quand ? Où ? Il s’apprête à vivre les 24 heures les plus importantes de sa vie.

Je ne vais pas revenir ici sur la carrière passionnante de David Cronenberg, ni vous faire un éloge exagéré de "Chromosome 3" (1979) et de "Videodrome" (1982), les magazines ne manquent pas à ce propos. Certains de ses films restent cependant pour moi des oeuvres majeures : "Dead Zone" (1983), "Faux-semblants" (1988), "Le festin nu" (1991), "Crash" évidemment (1996), "A history of violence" (2005).

Le voici adaptant "Cosmopolis" le roman de Don DeLillo paru en 2003. Pour en écrire le scénario, c'est "simple", Davod Cronenberg en a repris les dialogues, sans en ôter ni en ajouter quoi que ce soit. Ensuite, comme il le dit, il a rempli les vides entre les dialogues. Il s'est émancipé de la fin du roman, puisque le héros se retrouvait sur le tournage d'un film, et David Cronenberg a fait le choix de s'émanciper "du film dans le film", dispositif qu'il dit ne pas aimer. L'action est supposée se passer tout au long de la 47ème rue à New York, même si le tournage eut lieu tant dans Big Apple que dans Toronto. Mais ce sont bien les rues de NYC qu'on voit défiler derrière les vitres de la limousine du héros. Comme d'habitude, la musique est signée Howard Shore, dont c'est la quinzième collaboration avec le réalisateur.

David Cronenberg tient son film sur deux axes (outre celui de la 47ème rue) : son héros a conscience que son statut de "maître du monde" parce qu'il est un spéculateur de génie va péricliter, comme il a conscience qu'au bout de son chemin c'est la mort qui l'attend, c'est axe est celui du "cauchemar métaphysique" ; son héros fait donc partie des fameux 1% de super-privilégiés qu'il décide de confronter aux 99% autres citoyens (malsaine cohabitation due au capitalisme spéculatif "de casino"), et c'est l'axe du "cauchemar financier, puis économique, puis social, axe plus en retrait certes, mais néanmoins très violent.

Autant le dire tout de go : David Cronenberg, malgré la double contrainte technique de l'univers clos de la limousine et d'une action qui dure moins de 24 heures, signe une mise en scène d'une maestria impressionnante. C'est un modèle de simplicité et d'invention, qui ne surligne jamais ses effets. Cette mise en scène traduit une vérité vertigineuse, la critique du monde dans lequel nous vivons, la fin de l'idéologie de Milton Friedman. C'est brillant.

Entre le départ de Éric Packer vers son coiffeur, et son face à face avec l'inquiétant Benno Levin, David Cronenberg emprunte presque la virtuosité d'Ernst Lubistsch pour faire entrer et sortir les gens qui se succèdent dans la limousine. Il lui restait à trouver des comédiens d'exception, entre Robert Pattinson (Packer) et Paul Giamatti (Levin).

Robert Pattinson d'abord (puisque Colin Farrell s'est retiré du projet : notons qu'il vient du théâtre britannique, ce qui n'est pas anodin de la part de David Cronenberg. Connu pour ses rôles, d'abord dans "Harry Potter", puis surtout dans la saga "Twilight", le jeune acteur a déjà fait plusieurs incursions dans des films moins "grand public" : "Vanity Fair, la foire aux vanités" de Mira Nair en 2005 ; "Remember me" de Allen Coulter puis "De l'eau pour les éléphants" de Francis Lawrence en 2011, "Bel Ami" de Donellan et Ormerod en début d'année 2012. David Cronenberg, sans conteste, lui offre ici l'opportunité de tourner une page. Robert Pattinson est excellant, parvenant à jouer de mélanges : jeunesse et cruauté réfléchie ; sensualité et déliquescence ; désir et mort... David Cronenberg, par le truchement de son comédien, parvient à gifler cette "maladie du winner" qui confine à la pathologie morbide qui irradie ce film et emblématise notre époque. Sans conteste, Robert Pattinson est un excellent vecteur de cette dénonciation.

Paul Giamatti enfin, dont je ne cesse de dire tout le talent, film après film. Acteur prodigieux longtemps cantonné à des seconds rôles, mais chez les plus grands ou les plus importants : Woody Allen, Barbet Schroeder, Mike Newell, Steven Spielberg, Peter Weir, Milos Forman, Tim Robbins, Todd Solondz, Tim Burton, John Woo, M. Night Shyamalan... C'est dans les très intelligents "American Splendor" de Shari Springer Berman et Robert Pulcini en 2003, puis "Sideways" de Alexander Payne en 2005 qu'il a conquis sa place parmi les premiers rôles qui peuvent compter. On l'a vu depuis dans "Le journal d'une baby-sitter" retrouvant les réalisateurs de "American Splendor"en 2008, dans "Le Monde de Barney" de Richard J Lewis, "Les marches du pouvoirs" de George Clooney, "The Winners" de Thomas McCarty. Son face à face avec Robert Pattinson, cette rencontre du 1% avec les 99% est glaçante, servie par des dialogues superbes.

Entre les deux défilent Torval (Kevin Durand) tout en tension, Didi Fancher (Juliette Binoche) toute en volupté amusée, Elise Shifrin la future épouse (Sarah Gadon toute en valeurs d'antan et en amour), André Petrescu (Mathieu Amalric, tout en énergie contestataire d'indigné), Shiner (Jay Baruchel, que j'adore, tout en conseils en spéculation, comme portant sur ses épaules le poids du krach dû à la dévaluation du yuan chinois), Vija Kinsky (Samantha Morton toute en animalité féline), etc...

Et tous ces dialogues écrits par un Don DeLillo virtuose, parfois abscons, mais qu'on prend un plaisir inouï à suivre, tant ils sont nourris de réflexions presque philosophiques, sans jamais être pédants. Du grand art.

"Cosmopolis" contient des obsessions charnelles et des obsessions intellectuelles, toutes stimulantes, servie par de très bons comédiens. Le film s'inscrit résolument dans le présent, et nous renvoie un constat implacable, jusque dans ces anonymes qu'on voit à travers les vitres de la limousine, agitant des rats morts. C'est déconcertant, étonnant, stimulant, excitant. David Cronenberg prouve une fois encore qu'il est un maître parfois, capable d'un propos et d'une mise en scène très exigeants certes, mais excellents.