A perdre la raison

Ces fruits de la lente dégradation de nos vies...

Murielle (Émilie Dequenne) et Mounir (Tahar Rahim) s’aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune homme vit chez le Docteur Pinget (Niels Arestrup), qui lui assure une vie matérielle aisée.

Quand Mounir et Murielle décident de se marier et d’avoir des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable, ce qui mène insidieusement la famille vers une issue tragique.

Je n'ai pas hésité une seconde pour aller voie "À perdre la raison", parce que c'est un film de Joachim Lafosse, dont le seul nom a suscité mon intérêt. Voilà 10 ans, il écrivit le scénario de "L'Autre" réalisé par Benoît Mariage, puis il a écrit et réalisé "Nue Propriété" en 2006 (que j'ai adoré, avec Isabelle Huppert, Jérémie Rénier, Yannick Rénier, Patrick Descamps), "ça rend heureux" en 2007 puis "Élève Libre" en 2008.

Joachim Lafosse semble toujours se demander pourquoi une cellule familiale en vient à se désintégrer. C'est une de ses obsession cinématographique, et c'est passionnant. Et c'est probablement à cause de cette obsession qu'il opte pour une mise en scène très serrée, au plus près des visages, une mise en scène qui ne nous laisse jamais respirer, reprendre notre souffle, suscitant un sentiment d'oppression jusqu'à l'impensable. Cette façon de faire a une puissance d'évocation très forte, plus destructrice que la vision même de la violence.

Et si le film s'inspire librement d'un fait divers survenu en Belgique, le quintuple infanticide de Geneviève Lhermitte le 28 février 2007, il s'agit bien ici d'utiliser le récit fictionnel pour tenter de décrire, de poser des questions, de chercher des réponses, sans jamais juger. Et c'est ainsi que le réalisateur ne nous demande ni de comprendre, ni de juger. C'est très troublant.

Joachim Lafosse revendique deux sources d'inspiration cinématographiques : pour le personnage de Murielle, c'est "Une femme sous influence" de John Cassavetes (1975), pour le personnage d'André Pinget, c'est "L'ombre d'un doute" d'Alfred Hitchcock (1943).

Émilie Dequenne incarne Murielle. Son prix d'interprétation féminine à Cannes dans la section "Un Certain Regard" est amplement mérité. Elle joue jusqu'à la transfiguration, et ce rôle pourrait réorienter carrière sa carrière de façon décisive. la jeune femme qui nous vient de "Rosetta" des Frères Dardenne (1998) n'a pas toujours obtenu des rôles à la mesure de son talent, malgré "Une femme de ménage" de Claude Berri (2001), "L'Équipier" de Philippe lioret (2003), "La Fille du RER" de André Téchiné (2008). Elle prend à bras le corps ce rôle de Médée avec une force rare. Et la fameuse chanson de Julien Clerc "Femmes, je vous aime" vous glacera l'échine grâce à son interprétation.

Tahar Rahim incarne Mounir. Il confirme encore tout le talent qu'il a déployé depuis "Un Prophète" de Jacques Audiard en 2009, puis dans "Les Hommes Libres" de Ismaël Ferroukhi en 2010 et "L'Aigle de la Neuvième Légion" de kevin McDonald en 2011. Nous le retrouverons prochainement sous la houlette de Asghar Farhadi, Rebecca Zlotowski ("Grand Central"), Julien Leclerq ("Gibraltar"), Fatih Akin ("The Cut"). dans "À perdre la raison" il entre parfaitement dans la spirale tragique du double tranchant du sentiment amoureux, dans l'emprise et la soumission affective, et se laisse écraser avec talent par le poids délétère des dettes morales et matérielles que Mounir pense avoir vis-à-vis du Docteur André Pinget.

Niels Aresptrup incarne cet André Pinget, à la fois ours bienveillant et ogre carnassier devant le jeune couple auquel il accorde la protection, et plus encore, la dépendance. Il est admirable, comme d'habitude, suscitant à lui seul un malaise qui ne quitte pas le film et le maintient sous tension de bout en bout.

Les seconds rôles sont aussi très bien distribués. Baya Belal incarne Rachida, la mère de Mounir, déjà vue dans "Incendies" de Denis Villeneuve en 2010 puis dans "Le Cochon de Gaza" de Sylvain Estibal en 2011, deux excellents films. S'il est secondaire, son rôle n'en demeure pas moins majeur, puisqu'elle représente le seul horizon heureux qu'entrevoit Murielle : le Maroc, seul lieu où elle n'aura pas été sous tension permanente. Stéphanie Bissot incarne Françoise, la soeur de Murielle, jalouse de son confort matériel, dont elle aimerait bien croquer un bout, et qui parviendra à ses fins. Elle a joué dans "Le cou de la girafe" de Safy Nabbou en 2003, "L'Enfant" des Frères Dardenne en 2004, "Les enfants de Tempelbach de Nicolas Baris en 2008. Mounia Rabi incarne Fatima, la soeur aînée de Mounir, qui elle vit très bien la mainmise du docteur Pinget parce qu'elle est plus indépendante, et Redouane Belache incarne Samir, le petit frère de Mounir, qui un peu comme Françoise, aimerait lui aussi bénéficier de cette apparente bienveillance morale et matérielle.

Enfin, pour mon plus grand plaisir, une apparition de Yannick Rénier, qui avait joué pour Joachim Lafosse en 2006 dans "Nue Propriété, dans le rôle d'un médecin à l'hôpital.

La Maroc, comme je l'ai déjà écrit, est aussi un "personnage" important du film. J'y reviens, parce que je trouve que c'est intelligent et audacieux de la part de Joachim Lafosse d'en faire un lieu possible d'échappatoire pour Murielle, parce qu'il suggère l'éloignement de la dépendance mortifère vis-à-vis du Docteur André Pinget, mais aussi parce que la structure de la "cellule familiale" lui paraît plus sereine. Au milieu du discours ambiant, c'est à mon sens un regard très bienvenu.

La présence de la musique baroque de Domenico Scarlatti parfait l'atmosphère étouffante du film.

C'est donc une fiction virtuose, augurée par le défilé des quatre petits cercueils blancs montant dans l'avion qui les conduira au Maroc, brillamment ciselée jusqu'au vertige, sans facilité d'écriture, sans manichéisme psychologique, qui ne nous invite, encore une fois, ni à comprendre, ni à juger, dotée d'une mise en scène qui suscite à la fois émotion et réflexion. C'est, et selon moi sans conteste, un des films les plus forts, les plus intelligents et les plus émouvants qu'il nous ait été donné de voir depuis longtemps.