The Place Beyond the Pines

À Schenectady

Cascadeur à moto, Luke Ryan Gosling) est réputé pour son spectaculaire numéro du «globe de la mort». Quand son spectacle itinérant revient à Schenectady, dans l’État de New York, il découvre que Romina (Eva Mendes), avec qui il avait eu une aventure, vient de donner naissance à son fils qu'elle élève avec avec un autre homme, Kofi (Mahershalalhashbaz - ! - Ali)…

Pour subvenir aux besoins de ceux qui sont désormais sa famille, Luke quitte le spectacle et commet une série de braquages. Chaque fois, ses talents de pilote hors pair lui permettent de s’échapper. Mais Luke va bientôt croiser la route d’un policier ambitieux qui vit de façon heureuse avec son épouse (Rose Byrne) et son jeune fils, Avery Cross (Bradley Cooper), décidé à s’élever rapidement dans sa hiérarchie gangrenée par la corruption dans laquelle les inspecteurs pourris Deluca (Ray Liotta, excellent), Scott (Gabe Fazio) et Doc Crowley (Luca Pierucci) tiennent une place centrale.

Quinze ans plus tard, le fils de Luke, Jason (Dane DeHaan) et celui d’Avery, Avery Junior qu'on appelle AJ (Emory Cohen) se retrouvent face à face, hantés par un passé mystérieux dont ils sont loin de tout savoir…

Derek Cianfrance n'est pas encore très connu en France, même si nous lui devons les très réussi "Blue Valentine" (2010) avec déjà Ryan Gosling, face à l'impeccable Michelle Williams (incarnant un couple qui revoit son histoire à travers ses souvenirs pour se donner une seconde chance), mais cela ne durera probablement pas bien longtemps, non pas grâce à "The Place behind The Pines" - hélas ! - mais parce que dans son prochain film, "Chef", pour donner la réplique à Ryan Gosling, il a fait appel à... Omar Sy.

Une grande partie du film a été tournée en décors réels à Schenectady dans l'état de New York (en seulement 47 jours, lors de l'été 2011). Le titre vient du nom mohawk (iroquois) de cette ville ; en effet, "Schenectady" signifie "beyond the pine plains" (au-delà des plaines de pins). Derek Cianfrance a particulièrement tenu à tourner dans des décors réels afin d'obtenir une authenticité maximale :"Nous avons tourné dans de vrais endroits : un poste de police en fonctionnement avec de vrais officiers de la police de Schenectady, un véritable hôpital avec de vraies infirmières et de vrais patients dans la chambre voisine, une fête foraine avec 500 figurants du coin sur lesquels nous comptions pour ne pas regarder la caméra, de vraies banques avec de vrais guichetiers et de vrais directeurs qui s’étaient déjà fait braquer, et un vrai lycée avec de vrais élèves", explique le cinéaste.

Le sujet majeure de "The Place Beyond the Pines", la paternité, la relation père/fils, son éventuelle absence, ses possibles carences, germait depuis longtemps dans la tête de Derek Cianfrance ; celle-ci a fini par prendre forme et se concrétiser lorsque le metteur en scène est devenu père pour la deuxième fois en 2007 : "Je me demandais quel genre de figure paternelle j’étais, et ce que j’allais transmettre à cet enfant. Et puis je me suis mis à penser à cette flamme qui m’anime depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Elle m’a aidé à réaliser beaucoup de choses dans la vie. Mais parfois, c’est également une force destructrice et à l’origine de souffrances", révèle le réalisateur.

Derek Cianfrance est fan depuis l'adolescence de l'auteur/compositeur Mike Patton. Le cinéaste utilisait déjà sa musique dans ses films de lycée et quand il a fallu choisir un compositeur pour ce film, il s'est naturellement tourné vers lui : "Il a lu le scénario et avait un frère membre de la police, c’était le destin ! Nous avons donc travaillé ensemble, c’était un autre rêve qui devenait réalité. Il a tout de suite saisi les thèmes particuliers du film", confie le réalisateur.

Fan des films de Scorsese (on pense aussi à James Gray, excusez du peu !), le réalisateur Derek Cianfrance signe un thriller sombre et poignant, en même temps qu'une saga familiale, ancrés dans l'Amérique profonde, dont jamais le rythme ne fléchit. Ryan Gosling et Bradley Cooper se complètent parfaitement. Le film est une magnifique tragédie, un triptyque très intelligent. De vertigineuses cascades à moto laissent le souffle coupé. Deux jeunes comédiens épatants, Dane DeHaan et Emory Cohen, dignes de leurs aînés. Derek Cianfrance a trouvé l'équilibre parfait pour faire de cette tragédie un film qui pourrait convenir à un large public.

C'est une sorte de bazar mythologique revisité avec foi par Derek Cianfrance, terriblement talentueux, dont on retrouve  le style paradoxal : ce mélange fragile de coquetteries indé (les acteurs "performeurs") et d'ultraréalisme, de joliesse et de rugosité, comme une tension permanente entre le cliché et la fulgurance documentaire.

Une mini-saga pleine d'éclat, de drame et de nostalgie ; un film noir sur l'Amérique profonde dont le véritable intérêt et la particularité sont de relier des récits successifs mais distincts par le biais des liens du sang. On s'approche alors, sur un mode assez trivial et charnel, de certains mythes grecs - revisités par un talent indéniable - comme celui d'Oedipe.

Formidablement écrit, joué, et réalisé, "The Place Beyond The Pines" confirme le talent de Derek Cianfrance, explorateur doué de la dérive des sentiments. un coup de maître. Le film possède, en effet, une vérité brute et le souffle d'un film classique, construit sur des personnages, une histoire, une atmosphère qui subjuguent dès les premières images. C'est magnifique !