L'Attentat

Cette terroriste morte en martyre, mon épouse aimée.

Dans un restaurant de Tel-Aviv, une femme fait exploser une bombe qu'elle dissimule sous sa robe de grossesse.

Toute la journée, le docteur Amin Jaafari (Ali Suliman, superbe), israélien d'origine arabe, alué par l'ensemble de ses pairs, et ayant été salué par ses pairs israéliens, opère les nombreuses victimes de l'attentat. Au milieu de la nuit, on le rappelle d'urgence à l'hôpital pour lui annoncer que la kamikaze est sa propre femme Siham Jaafari (Reymonde Amsellem) pourtant chrétienne.

Refusant de croire à cette accusation, renvoyé à son statut d'Arabe, épaulé seulement par son amie et collègue Kim (Evgenia Dodina), Amine part en Palestine pour tenter de comprendre comment et pourquoi son épouse s'est faite kamikaze.

J'ignore précisément pourquoi, mais en lisant le synopsis du film, ne pouvant penser qu'il s'agissait d'un film israélien à cause de son sujet, j'ai immédiatement vérifié la nationalité du film : c'est une co-production de la France, de la Belgique, du Liban et du Qatar.

"L'Attentat" est l'adaptation du roman du même nom écrit par Yasmina Khadra, qui a connu un immense succès : il a été plébiscité par le public et la critique en 2005, a reçu le Prix des Libraires en 2006 et a été traduit dans plus de 40 langues. Le livre est le second d'une trilogie consacrée au conflit entre l'Orient et l'Occident. A l'occasion de la sortie du film, les éditions Julliard rééditent ce passionnant roman. Lors de la 12ème édition du Festival International du film de Marrakech, le film a reçu l'étoile d'Or. Il a également obtenu une Mention spéciale du Jury au Festival de Saint-Sébastien.

Raymonde Amsellem et Ali Suliman

Le réalisateur Ziad Doueiri a étudié le cinéma en Californie et a commencé sa carrière en tant qu'assistant caméraman de Quentin Tarantino sur plusieurs de ses films tels que "Reservoir dogs", "Pulp Fiction" et "Jackie Brown". On lui doit "West Beyrouth", "Lila dit ça", "Sleeper Cell". Il se considère davantage comme un technicien de l'image que comme un réalisateur. La mise en scène l'intéresse moins que la fabrication d'un film (tenir la caméra, changer les objectifs et la pellicule, etc.). Son inspiration lui vient de sa propre expérience, ce qui ne l'empêche pas d'avoir d'autres références. A ce propos, il raconte : "Quelques semaines avant le tournage, j’ai vu "Tree of Life". Le style et le montage m’ont tellement subjugué que j’ai eu peur d’être sous influence. Il a vraiment fallu que je divorce de Terrence Malick pour commencer mon film."

Au Liban, "L'Attentat" est sujet à une vive polémique. Le réalisateur s'explique : "Il y a une campagne menée pour interdire la sortie du film dans mon pays. Le gouvernement libanais a une position ambivalente parce que j’ai violé la loi qui interdit à tous ses ressortissants d’être en contact, même de se faire photographier, avec un Israélien". En outre, le choix d'une actrice israélienne (Reymonde Amsellem) pour incarner une Palestinienne a été violemment critiqué. Ziad Doueiri est admiratif de la volonté d'Amsellem : "Reymonde a suivi des cours d’arabe pendant trois mois et j’admire sa ténacité. La loi israélienne interdit aux juifs d’entrer dans les territoires occupés et pourtant, elle est venue à Naplouse, contre l’avis de son agent et des producteurs. Elle a privilégié l’artistique, quitte à en subir les conséquences plus tard."

Ali Suliman et Raymonde Amsellem

Le film ne serait pas ce qu'il est sans la qualité de son interprétation. Ali Suliman ("Le Temps qu'il reste" de Elia Suleiman en 2009 ; "Heritage" de et avec Hiam Abbas en 2011 ; "Zayroun" de Eran Riklis en 2012) est tout en finesse, souvent taiseux, jouant l'incompréhension et la sidération face à l'acte de son épouse de façon remarquable. Raymonde Ansellem ("Lebanon" de Samuel Maoz en 2009 ; "7 minutes au Paradis" de Omri Givon) en 2009 est toute de douceur, rendant bien le geste de Siham incompréhensible. Quant à Evgenia Dodina ("Invisible" de Michal Avrad avec l'excellente Ronit Elkabetz en 2012), assume le rôle difficile de Kim, l'amie israélienne d'Amin qui ne remet jamais en cause la nationalité israélienne de son ami arabe.

Le réalisateur Ziad Doueiri (le premier metteur en scène libanais qui a pu filmer en Israël, grâce à son passeport américain) insiste sur le fait que le film est davantage axé sur les relations humaines, que sur la politique, se focalisant sur le questionnement d'Amin sur le geste de son son épouse, sur sa "trahison". Il ne cherche pas être le porte-étendard d'une lutte. D'où les zones d'ombre qui entourent Siham. Son geste est inexplicable. 

Ziad Doueiri exclut tout manichéisme d’un récit centré sur l’horreur d’un homme incrédule devant les actes de sa compagne qu’il croyait connaître. En se plaçant à hauteur du couple, le cinéaste renoue avec l’humanité poignante du roman avec lequel il ose prendre quelques libertés. C'est un thriller passionnant… Et si ce long-métrage est tellement réussi, c’est qu’il s’en dégage une réelle authenticité.  

Naplouse

Formellement abouti, ce film enthousiasmant renvoie dos à dos tous les extrémismes grâce à une intrigue brillante qui invite à se poser les bonnes questions sur le conflit israélo-palestinien. Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est une très belle histoire d'amour doublée d'une construction en palpitant thriller politique. Y est distillé un suspense extraordinaire sans jamais sombrer dans le manichéisme. Ce thriller rondement mené, avec de magnifiques cadrages sur Tel-Aviv et sur les collines de Palestine (Amin regardant Naplouse depuis une colline - voir photographie ci-contre - me va doit au coeur, me bouleverse), met en évidence un homme pris dans la tourmente d'une guerre qu'il n'a pas choisie. 

Le dispositif narratif audacieux de "L'Attentat" fonctionne, apportant un éclairage rare et dérangeant sur le conflit israélo-arabe, à la fois proche du réel et très romanesque. Le film de Ziad Doueiri réussit à montrer de manière assez subtile à quel point être un Arabe intégré à la société israélienne est, pour le moment, un statut intenable. Un exercice de très haut vol. A découvrir absolument.