Je ne suis pas mort

Quand Yacine devint Richard...

Yacine (Mehdi Dehbi) est un brillant étudiant en sciences politiques avec son amie Élodiie (Judith Davis). Il est d’origine modeste, vivant à Paris avec son frère Jamel (Driss Ramdi) depuis que leur père Brahim (Slimane Dazi) les a chassés du domicile familial afin de rester seule avec sa nouvelle compagne.

Pour joindre les deux bouts, Yacine est aussi coursier dans la petite entreprise de Abdallah (Salim Kechiouche). Et c'est ainsi qu'un soir Yacine doit livrer un pli à son professeur de philosophie politique, Richard (Emmanuel Saliger) qui vit dans une belle maison cossue dans Paris avec sa compagna Éléonore (Maria De Medeiros).

Yacine obtient un soutien inattendu de la part de Richard, via son ami Antoine Deloÿs (Nicolas Maury) sous la forme d'un stage à l’Élysée. Mais une nuit, Yacine se réveille totalement paniqué.

En transe, il se dirige vers le domicile de son professeur où il apprend son décès. Étrangement serein, il s’emploie à rassurer la famille : "Ne vous inquiétez pas, personne n’est mort. Je suis Richard !"... En effet, il semblerait que depuis sa mort, Richard ait pris possession du corps de Yacine... ce qui désarçonne Éléonore, son ami Eugène (Laurent Bateau) et le vieux Michel (Albert Delpy), le père de Richard.

Maria De Medeiros

Le réalisateur Mehdi Ben Attia n'est peut-être pas connu du grand public, mais il se trouve, (parce qu'il est un fidèle scénariste et ami d'André Téchiné, réalisateur que j'affectionne tout particulièrement et dont je vais voir chaque film), que j'ai toujours suivi son travail de près. Nous lui devons en effet le scénario de "Loin" (2001) et celui de "Impardonnables" (2011). Il a par ailleur écrit et réalisé "Le Fil" en 2009, un film que j'ai beaucoup aimé.

La génèse de "Je ne suis pas mort" selon Mehdi Ben Attia : "La première idée a été de raconter l’histoire d’un homme qui se réveille « dans la peau d’un Arabe ». Il y avait donc, au départ, un postulat très simple de film fantastique. Au fur et à mesure de l’écriture et, tout en restant fidèle à ce postulat, le scénario s’est étoffé de nuances."

Le film tient un arrière fond autobiographique : Mehdi Ben Attia a fait des études d'économie et de sciences politiques avant de se lancer dans le cinéma. Des études qui l'ont influencé dans l'écriture du film, dont le personnage principal, Yacine, est lui-même étudiant en sciences politiques.

Mehdi Dehbi et Judith Davis

Le film a été très compliqué à écrire. Selon le réalisateur"L’histoire est simple mais le scénario est complexe. L’écriture et surtout la réécriture du film m’ont pris beaucoup de temps. Une fois la structure posée, j’ai beaucoup travaillé les « rimes » entre Yacine et Richard. Souvent dans le film, les phrases que dit l’un pourraient être prononcées par l’autre. Il y a un véritable effet miroir entre eux. D’une certaine manière, secrètement, Richard et Yacine sont un seul et même personnage à deux âges différents et dans des positions sociales différentes. A chaque étape du scénario – il y a eu une bonne vingtaine de versions – correspondait un approfondissement. Au fond, ce qui m’intéressait, c’était d’interroger ce dispositif : Pourquoi veut-on être quelqu’un d’autre ? Pourquoi croit-on qu’on n’est pas celui que l’on est ? Qu’est-ce que cela révèle ?". "Je ne suis pas mort" est ainsi un film fantastique mais aussi un thriller psychologique, une quête d'identité, une fable sociale et même une piquante satire politique.

André Téchiné N&B

Mehdi Ben Attia ne se cache pas d'avoir bénéficié de l'influence du réalisateur André Téchiné : "André Téchiné m’a appris la nécessité de faire constamment avancer l’histoire. Si une réplique ne fait rien avancer, il faut la virer, même si elle est belle. Nous avons aussi en commun le goût de faire se rencontrer des mondes, une manière de prendre des personnages dans des milieux très différents et d’organiser la confrontation." Et pour moi, se revendiquer de l'influence d'André Téchiné (comme c'est aussi le cas de Gaël Morel, notamment pour le superbe "Le Clan"), si cette influence est avérée, c'est selon moi une excellente chose.

Encore et toujours, je compte André Téchiné parmi les plus grands réalisateurs français.

 

Mehdi Dehbi et Driss Ramdi

La distribution est parfaite. Je ne reviens pas sur le talent de Maria De Medeiros (mais que ne la voit-on davantage !), Emmanuel Salinger, Laurent Bateau, Judith Davis, Nicolas Mauruy, Albert Delpy, et Salim Kechiouche (qui jouait déjà dans "Le Fil", le précédent film de Mehdi Ben Attia), ils sont tous excellents. Je voudrais attirer l'attention du jeune Driss Ramdi, qui joue Jamel, le petit frère de Yacine (photo ci-contre où les deux frères sont ensemble), que je trouve excellent dans un rôle délicat et des scènes difficiles, car devant exprimer les affres de la fraternité comme celles de la paternité face à l'excellent Slimane Dazi (qui joue Brahim, leur père à la dérive) et sa vraie gueule de cinéma.

 

Mehdi Dehbi

Maintenant, il me faut évoquer le belge Mehdi Dehbi, qui selon moi est parti pour faire une carrière, au moins de l'anvergure de celle de l'excellent et superbe Sami Bouajila. Mehdi Dehbi m'est apparu au cinéma dans "Le soleil assassiné" de Abdelkrim Bahloul en 2002 aux côtés d'un magistral Charles Berling incarnant Jean Sénac dans l'Algérie du début des années 1960. Ce fut ensuite dans "La folle histoire de Simon Eskenazy" de Jacques Zibermann, aux côtés de Antoine de Caunes et Elsa Zilberstein, un assez mauvais film dont le seul intérêt était l'impressionnante prestation de Mehdi Dehbi dans le rôle difficile de Naïm/Angela, le travesti. Enfin, en 2012 dans "Le Fils de l'Autre" de Lorraine Levy (malgré les insuffisances de Pascal Elbé et l'erreur de casting qu'était Jules Sitruk pas du tout au niveau), aux côté de la parfaite Emmanuelle Devos et de Kalifa Natour, Areen Omari et Mahmud Shalaby, Mehdi Dhebi irradiait une fois encore.

Dans "Je ne suis pas mort", où il est de presque tous les plans, où il doit être tantôt Yancine, tantôt "Richard dans Yacine", il fait merveille, il mange l'espace de son corps frêle (Mehdi Dehbi est en effet un petit gabarit), il crève l'écran de chacun de ses gestes qui ont la détermination de ceux d'un Reda Kateb, de ses regards qui ont l'intensité de ceux d'un Salim Kechiouche, de ses sourires qui ont l'ampleur de ceux d'un Sami Bouajila.

Je ne suis pas le seul - évidemment - à avoir repéré le talent de Mehdi Dehbi, puisque nous le retrouverons bientôt dans "Un homme très recherché" de Anton Corbijn (le génial réalisateur de "Control", un chef d'oeuvre sorti en 2007, rien de moins) où il donnera la réplique à Philip Seymour Hoffman, Willem Dafoe, Robin Wright, Daniel Brühl et Rachel McAdams, excusez du peu ! Il sera ensuite au générique de "Mary, Queen of Scots" de Thomas Imbach, un film américano-britannique, dans le rôle de Rizzio, aux côté d'un acteur français remarquable, Bruno Todesquini qui tiendra le rôle de De Croc. A suivre...

Pour son deuxième long-métrage, Mehdi Ben Attia réussit, avec une belle économie de moyens, à nous faire croire à cette étrange passation d’âme. Passionnante réflexion sur l’identité, sur la fraternité, sur la paternité, nous entraînant sur les rivages du fantastique avec quelques détours par la fable sociale et la satire politique. En quelques scènes, le réalisateur en dit long sur le sort réservé aux "minorités visibles", comme disent les politiques.

Parler de racisme et d’injustice sociale à travers le fantastique est une bonne idée, et la satire politique se mêle au thriller psychologique savamment distillé. Mehdi Ben Attia signe donc avec "Je ne suis pas mort", une œuvre élégante et subtile, mêlant fantastique, politique et drame intimiste, distillant avec subtilité une atmosphère intrigante, cultivant à la fois, dans un fragile équilibre, mystère et réalité sociale.

Restera la prestation étonnante du jeune Mehdi Dehbi, qui relève le défi d’interpréter deux personnages très différents. Un Mehdi Dehbi ouvrant les fenêtres à un courant d'air trouble, frais, saisissant... et à tous ces titres, bienvenu.