Gare du Nord

À la croisée des vies...

Dans la Gare du Nord, à Paris, tout peut arriver, même des trains.

On aimerait y rester, mais il faut se dépêcher... Comme des milliers de vies qui s’y croisent, Ismaël (Reda Kateb, magnifique) étudiant en thèse de sociologie, Mathilde (Nicole Garcia, parfaite) ancienne prof d'Histoire qui vient de sa banlieue pour essayer de guérir son cancer à l'hôpital, Sacha (François Damiens, émouvant) qui cherche sa fille disparue, et Joan (Monia Chokri, épatante) qui ne sert de courir son téléphone mobile collé à l'oreille pour son boulot d'agent immobilier, vont s’y rencontrer.

Chaque jour, Ismaël est ébloui, fasciné, épuisé par ce lieu. C’est sur le quai du RER qu’il voit Mathilde pour la première fois. Peu à peu, ils tombent amoureux. Ils croisent Sacha et Joan. Sacha interroge tout le monde et distribue des avis de recherche pour retrouver sa fille, Joan passe sa vie dans cette gare entre Lille, Londres et Paris, avvueillant ses clients étrangers, et sentant sa famille lui échapper.

La gare est comme une bulle que tous traversent, Français, immigrés, émigrés, voyageurs, jeunes de la banlieue nord, fantômes... C’est un carrefour où chaque vie passe vite et disparait.

Nous devons à Claire Simon de nombreux courts-métrages et des documentaires, depuis les années 1980. En 2005, elle réalise "Ça brule" qui raconte unbe histoire d'amour passionnée entre une adolescente et un quadragénaire, et en 2008 "Les Bureaux de Dieux" qui raconte la vie dans un Planning Familial. À juste titre selon moi, son travail est souvent salué par certains critiques, tandis que les spectateurs sont beaucoup moins "convaincus". Toujours le même dilemme, les films comme "divertissement" plaisent parce qu'il y toujours un personnage auquel s'identifier, le cinéma comme art beaucoup moins, parce qu'il faut s'y projeter.

Après avoir décidé de réaliser un film sur la Gare du Nord, Claire Simon a proposé à trois collaborateurs (Benoît Laborde, Judith Fraggi et John Hulsey) de passer du temps sur les lieux afin de s’imprégner de l’ambiance de la gare et de trouver matière à un scénario. D’abord armés de calepins, les "quatre compagnons d’immersion" ont finalement opté pour des micros et des enregistreurs pour être sûrs de ne manquer aucun élément intéressant. "Ensuite nous avons retranscrit et nous nous sommes lus les textes tous ensemble. C’est à cette étape que l’idée de faire un projet plus grand est apparu, il y avait une telle matière ! La première forme qui m’est venue est le théâtre – la pièce est écrite et répétée mais bute sur des aspects financiers – puis la fiction", explique la réalisatrice. Avant de tourner le film, la réalisatrice a réalisé un documentaire à partir des rencontres faites pendant sa période d’immersion. Intitulé "Géographie humaine", il a été présenté hors compétition au Festival de Locarno en même temps que "Gare du Nord". La cinéaste a ainsi voulu explorer ce lieu de deux façons différentes : "La gare, comme le réel, excède le film continuellement, et apparaît comme telle dans les deux films et ça, c’est ce qui m’intéresse. Dans le documentaire les gens disparaissaient après quelques mots qui me laissaient deviner leur histoire et dans la fiction, j’ai pu retenir et déployer les histoires des gens qui ont maintenant disparu de la gare."

Gare du Nord - Cadrage

La Gare du Nord est un microcosme permettant de parler de toutes sortes de personnes et de leurs histoires, elle est également une métaphore de notre vie : "On arrive, on traverse, on part : ça correspond au séjour sur Terre. Je pensais toujours à ça, au Jugement dernier, à la Porte des Enfers. Sans l’aspect cauchemardesque de l’Enfer, mais dans l’idée d’un passage, d’une porte vers l’inconnu. La gare est un non-lieu entre la ville et l’ailleurs, et souvent on imagine que les rails sont les rives du Styx." explique la réalisatrice.

Si la Gare du Nord est le "décor" du film, c'est la compositeur Marc Ribot qui lui sonne sa "voix". Avant même de commencer à tourner, Claire Simon pensait déjà à lui pour la musique de son film. Le compositeur américain a accompagné sur scène de nombreux musiciens tels que Tom Waits et Alain Bashing. La réalisatrice explique son choix : "La guitare électrique me semblait la seule musique qui "rentrait", d’une façon sensuelle, dans la gare, qui dialoguait avec sa beauté, aussi la dimension brutale du lieu."

Le décor, la musique, le magnifique travail sur l'image et le cadrage, la profondeur du propos, la variété des parcours humains... Tout concourt à faire de "Gare du Nord" un film passionnant. Ne restait plus qu'à réussir le casting.

Gare du Nord - Nicole Garcia

Gare du Nord - Reda Kateb

Gare du Nord - Monia Chokri

Gare du Nord - François Damiens

Le quatuor majeur du film est magnifique. Nicole Garcia, qui n'a plus rien à prouver comme actrice, prouve encore. Elle est excellente, incroyable d'émotion lorsqu'elle ajuste sa perruque, minérole lorsqu'elle parte de sa voix si particulière, lumineuse lorsqu'elle rit, fraternelle quand elle vient en aide, jeune quand elle aime... Reda Kateb, dont je ne cesse film après film de souligner le talent et la force, est ici, une fois encore, au niveau des plus grands. Tous ses sentiments sont comme "feutrés", tout en délicatesse, rendant belle sa "gueule de cinéma" un peu cabossée, irradiant de sensualité. François Damiens est parfait de décalage, éprouvé par la disparition de sa fille mais ne lâchant rien de son auto-dérision ni de son regard bienveillant. Mona Chokri, actrice fétiche de Xavier Dolan, extraordinaire dans "Les Amours Imaginaires" (2010) et dans "Laurence Anyways", nous vient donc du Québec pour son premier rôle en France, et assume son rôle difficile de femme qui sent sa vie, son époux, ses enfants lui glisser entre les mains, avec un talent rare.

Viennent ensuite une foule de seconds rôles qu'il est impossible de tous citer. On retrouve Christophe Paou ("L'Inconnu du Lac" du génial Alain Guiraudie) ; Ibrahim Koma (nombreuses apparitions dans des séries TV et rôle magnifique de Djibril, le grand frère qui rêve de devenir avocat dans le très bon "La Cité Rose" de Julien Abraham) ; Samir Guesmi et les très grands Lou Castel, Jacques Nolot, Jean-Christophe Bouvet.

"Gare du Nord" offre le vrai plaisir d'un film choral, bien loin des avatars sans personnalité auxquels donne désormais lieu ce genre dévoyé. Claire Simon a tout vu, tout compris de cette gare. Une "Cour des Miracles" où, chaque jour, des milliers d'individus se croisent, se frôlent, se séparent, emportés dans une course effrénée et solitaire, à moins que le hasard ne s'en mêle. Nous nous sommes embarqués, fascinés, dans son mouvement perpétuel.

Claire Simon nous fait voyager par la force de son imaginaire pour raconter des aventures improbables autant que des détresses tenaces. Il y a un peu de chacun d'entre nous dans cette Gare du Nord, parfois sur le départ, parfois à l'arrivée. 

Le film est mélancolique et poignant, témoigne de la beauté de l'une des plus grandes gares du monde comme de la beauté des gens qui la traversent. Un bouleversant et douloureux hymne à la vie en marche.

Encore un film que j'ai beaucoup aimé, mais que je n'oserai pas conseiller...