Interior

After "Cruising".

"Cruising - La Chasse" réalisé par l’incontournable William Friedkin en 1980, se centrait sur un policier (Al Pacino) infiltrant les milieux gay-cuir-SM, dans le but de mettre la main sur un redoutable tueur en série. A sa sortie, le film s’est rapidement retrouvé dans le collimateur de la censure, laquelle supprima plusieurs passages de cette oeuvre controversée. A défaut d'avoir obtenu les droits pour en faire un remake, le comédien James Franco se propose, avec l’aide d’un spécialiste du film d’art érotique nommé Travis Mathews, de recréer ces fameuses scènes coupées, par le biais d’un montage vidéo d’une quarantaine de minutes... Une aventure originale, à l’image de James Franco, l’acteur/scénariste/écrivain/réalisateur ayant plusieurs fois exprimé son intérêt pour des thèmes liés à l’homosexualité, notamment dans "Harvey Milk" de Gus Van Sant, dans "Sal" (un biopic sur l'acteur Sal Mineo avec Val Lauren dans le rôle titre), et des projets atypiques.

Je ne vais pas revenir ici sur la carrière et le travail de James Franco, l'ayant fait il y a quelques jours à l'occasion de la sortie de "As I Lay Dying" (Tandis que j'agonise) d'après le chef d'oeuvre William Faulkner.

En revanche, je souhaite revenir sur le travail de Travis Major, dont j'ai beaucoup aimé la trilogie de courts métrages "In their room" (2009), "In their room - Berlin" (2011), "In their room - London" (2013) sur la sexualité des gays, et surtout "I Want Your Love", une très belle histoire d'amour homosexuelle et d'introspection, de questionnement, sur la vacuité de l'existence face l'exigence artistique, avec les excellents Jesse Metzger et Keith McDonald.

Outre l'hommage qui est ici rendu à "Cruising" en essayant de réinventer ses scènes censurées à l'époque, les deux co-scénaristes proposent quelques questionnements intéressants : comment fait-on un film ? peut-on filmer le "se faisant" d'un film, c'est à dire son processus de réalisation ? que cache la censure qui se heurte toujours à la charnalité et à la crudité de l'homme sexué en général, l'homosexuel en particulier ?

James Franco & Travis Matthews

James Franco explique dans "Interior. Leather Bar" que pour la plupart, nous avons, par acquis, une vision étriquée des rapports humains, par le truchement d'une éducation restrictive et d'une représentation sociale normative et hétéro-normée. Il propose donc à chacun qui le souhaite de déconstruire cette éducation et ces représentations sociales, pour comprendre tous les désirs, et peut-être, y consentir, et pourquoi pas y accéder.

 

L'hommage à "Cruising" est d'abord iconographique. Voici par exemple le visage de Al Pacino tel qu'il apparaît dans le film de William Friedkin :

Cruising - Al Pacino

Ce bleu si particulier, qui renvoie à la lumière supposée des boîtes de nuits et des backrooms, aux sous-sols, aux caves, qui renvoie aussi aux reflets sur des néons sur le cuir noir, qui renvoie enfin à l'eau, plus exactement la sueur.

C'est récurrent au cinéma, comme on l'a vue récemment dans "La Vie d'Adèle" d'Abtelatif Kechiche tiré du roman graphique "Le bleu est une couleur chaude" de Julie Maroh, comme on vient de le voir subtilement sur la robe que porte à la fin du film "Un château en Italie", de ce bleu qui symbolise la renaissance des désirs de Louise, le personnage principale.

James Franco et Travis Mathews ont donc ce bleu :

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Sur la dernière photo - tout comme Al Pacino lorsqu'il danse dans "Cruising" - Val Lauren semble accéder à une forme de transe, symbolique d'une déconstruction des shémas acquis enfin aboutie.

 

Christian Patrick

C'est l'acteur Christian Patrick, dans le rôle de Mister Avery (photo ci-contre), qui incarne le mieux, grâce à son assurance et sa beauté plastique, cette sexualité "exaltante", fantasmée, mais finalement censurée. C'est lui aussi qui fait face à Val Lauren sur l'affiche de "Interior. Leather Bar". Un Val Lauren délibérément un peu "paumé", puisque dans le film, il est à la fois lui-même, Al Pacino, et Steve, le personnage qu'incarne Al Pacino dans "Cruising".

 

Pour autant, ce bleu chamanique, qui fait l'objet de la censure, n'est qu'une étape vers le cheminement du travail cinématographique de de Travis Mathews, qui tient toujours au bout du compte, à revenir vers des couleurs plus "réalistes", où la chair recouvre la couleur de la chair :

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Brad Roberge & Brenden Gregory

Pour ceux qui ont vu "I Want Your Love", ils reconnaîtront cette approche au plus près des corps dans leurs ébats.

C'est à un couple dans la vie, Brenden Gregory et Brad Roberge que James Franco et Travis Mathews ont fait appel pour pouvoir s'abandonner à cette approche au plus près, souffle contre souffle, corps contre corps, sexe contre sexe.

Ce sont là, selon les deux co-réalisateurs, les images qu'il est possible de filmer après la "déconstruction" des schémas normatifs auxquels la plupart des gens sont confrontés et qu'ils ne peuvent envisager au-delà du seul cinéma pornographique.

Quand Rainer Werner Fassbinder, Catherine Breillat, John Cameron Mitchell, et Travis Mathews accèdent à cette charnalité, Abdellatif Kechiche et tant d'autres se confinent au bleuté.

Finalement, ce documentaire est une variation hard et gay sur le paradoxe du comédien, sur la liberté artistique, sur la volonté d'un créateur à dépasser les cadres normés.

Mêlant un peu de fiction (les minutes imaginaires censurées de "Cruising" à beaucoup de making-of surtout fait de dialogues, "Interior. Leather Bar." ne manque ni d'intelligence, ni de charme, ni même d'humour, mais ne parvient probablement pas à aller au bout de son projet. Selon moi, le statut de James Franco (entre autres, icône Disney) qui malgré sa bonne volonté évidente manque de laisser-aller, le manque de budget, et... la censure, n'y sont pas pour rien. 

Toutefois, cette pépite indépendante, aujourd'hui encore "interlope" et "underground", intrinsèquement étrange, vaut autant pour son approche excentrique du film dans le film que pour le désir désespéré de son auteur de briser l’image lisse qu’Hollywood aimerait lui coller à la peau.