Snowpiercer

Lutte des classes.

En 2031. Une nouvelle ère glaciaire.

Les derniers survivants ont pris place à bord du Snowpiercer, un train gigantesque condamné à tourner autour de la Terre sans jamais s’arrêter. Dans ce microcosme futuriste de métal fendant la glace, s’est recréée une hiérarchie des classes contre laquelle une poignée d’hommes entraînés par l’un d’eux tente de lutter. Car l’être humain ne changera jamais…

À l'avant du train, le dictateur créateur du train, Wilford (Ed Harris) entouré de son armada de privilégiés, dont Mason (Tilda Swinton, exceptionnelle), Alison (l'institutrice qui ne donne des cours qu'à la gloire de Wilford aux enfants pour les formater), Egg-head (Tomas Lemarquis) qui distribue des oeufs à chaque nouvel an, parmi toute une clique de nantis, et évidemment, une milice surarmée entretenant et protégeant leurs privilèges ; à l'arrière du train, les dépossédés, menés - semble-t-il - par le vieil estropié Gilliam (John Hurt) qui encourage son second, Curtis (Chris Evans) à entamer la lutte contre les possédants pour sortir de la misère, guidant sa troupe en haillons, dont Edgar, qui est un peu son fils adoptif (Jamie Bell), Grey un autre "fils" (Luke Pasqualino, superbe !), Namgoong Minso le conceteur de la sécurité du train (Kang Ho Song, parfait, comme d'habitude) et sa fille Yona (Ko Asung), Tanya (Octavia Spencer, vaillante et très émouvante), Andrew (Ewen Bremner), le peintre (Clark Middleton) - dont les dessins qui ornent les murs de l'arrière du train où la résistance s'organise ont été illustrés par le dessinateur de la BD, Jean-Marc Rochette -,  parmi tant d'autres...

Snowpiercer - Paysage

Parviendront-il à accèder à l'avant du train ? À destituer Wilford ? À prendre le pouvoir ? Le cas échéant, pour en faire quoi ? Une vie est-elle encore possible hors du Transperceneige ?

 

Ce n'est pas parce qu'il s'agirait là d'un (prétendu) film de science-fiction, d'anticipation, que je suis allé voir "Snowpiercer", mais d'abord parce qu'il a été réalisé par Bong Joon Ho, dont j'ai vu tous les films, le considérant comme un réalisateur de premier plan : "Barking Dog" en 2000, "Memories of Murder" en 2003, "The Host" en 2008, le collectif "Tokyo!" en 2008, "Mother" en 2009, autant de films vus au cinéma avec MisterNo, et demeurant d'excellents souvenirs. "Snowpiercer" est le premier film tourné intégralement en anglais du réalisateur d'origine coréenne Bong Joon Ho. La dimension internationale du film a fait que le réalisateur n'a pas pu, contrairement à son habitude, tourner dans sa langue maternelle. Cette même dimension internationale l'aura probablement contraint aussi à "édulcorer" un peu son propos, pour ne pas trop heurter certaines sentibilités tant économiques que politiques...

Snowpiercer - Chris Evans

En effet, étant donné que le film critique clairement les USA, il est "ironique" de retrouver Chris Evans au casting du film puisqu'il est connu pour incarner au cinéma le super-héros patriotique par excellence : Captain America. Le réalisateur émettait quelques réserves à son sujet : "À vrai dire j'avais quelques préjugés sur Chris Evans avant de le rencontrer parce que c'est la caricature de l'Américain tout en muscles. Je le voyais bien en capitaine d'une équipe de football dans un lycée. Je me suis aperçu que c'était un garçon intelligent, limite intello, et très sensible."

 

La seconde raison tient au fait qu'il s'agit d'un train, souvent très symbolique au cinéma. Je ne citerais, dans des genres très différents, que "Ceux qui m'aiment prendront le train" de Patrice Chéreau, et le chef d'oeuvre "2036" de Wong Kar Waï. À chaque fois, le train est un lieu, un refuge, un affrontement de la mort, des souvenirs... Le train, autant espace que temps. Et si donc "Snowpiercer" nous parlait d'aujourd'hui ?

Le film est adapté de la bande-dessinée "Le Transperceneige" de Jean-Marc Rochette, Benjamin Legrand et Jacques Lob. La série éditée par Casterman date de 1984 et comporte trois tomes qui sont réunis dans une "intégrale" en un seul volume à l'occasion de la sortie du film. Je ne peux qu'en conseiller la lecture.

Snowpiercer - Train
Snowpiercer - Wagon
Snowpiercer - Tuerie

Afin de rendre compte de la longueur de chaque wagon du train dans lequel évoluent les personnages de "Snowpiercer", l'équipe du film a dû se mettre en recherche de studios assez longs afin de planter leur décor. C'est en République Tchèque, dans les studios Barrandov, qu'ils se sont installés étant donné qu'il s'agit du studio le plus long d'Europe avec plus de 100 mètres. Pour donner l'impression d'un train en mouvement, les décors du train de Snowpiercer, Le Transperceneige ont été montés sur cadran pour les faire bouger au besoin. Rien de bien particulier puisque le système est utilisé très souvent. Seulement ici, l'équipe a battu un record en montant un cadran portant le train de 120 tonnes - une première pour le poids de l'engin - avec 4 wagons et pouvant bouger comme un train y compris s'il faut que le véhicule soit dans un virage.

Snowpiercer - Song Kang-Ho
Snowpiercer - Kang-Ho Song

Chris Evans est très bien, et parvient à casser son image habituelle, celle de "Captain America", en incarnant le meneur de la résistance. Il y a là, très probablement, un petit pied de nez de la part de Bong Joon Ho...  Song Kang-Ho (photographies ci-contre) incarne brillamment un Namgoong Minsoo, à la fois drogué, concepteur d'une sécurité redoutable, et père très attentif. Il est en tous points remarquable, porteur de connaissance, du savoir comment sortir de cet univers. C'est un des acteurs fétiches de Park Chan-wook (un maître du cinéma, ici producteur du film) pour lequel ila joué dans "Joint Security Area", "Sympathy for Mr Vengeance", "Lady Vengeance", "Thirst, ceci est mon sang". C'est sa troisième collaboration avec Bong Joon Ho, après "Memories of Murder" et "The Host". Il est aussi au générique de "Secret Sunchine" de Lee Chang-Dong, "Le Bon, la Brute et le Cinglé" de Kim Jee-Won que je recommande vivement, "Hindsight" de Hyun-Seung Lee. Quelle magnifique et enviable filmographie !

Snowpiercer - Tilda Swinton 1
Snowpiercer - Tilda Swinton 2

Comme toujours, et j'espère pour longtemps, en Mason, la femme qui sert de bras armé à Wilford, en brave petit soldat nourri de servitude volontaire, qui passe des possédants aux dépossédés en traversant le train pour délivrer des éléments de langage et chercher de la jeune chair à produire, Tilda Swinton est exceptionelle. Outre le propos général du film, c'est elle sur que porte la critique des USA, poids qu'elle accepte avec un humour dévastateur. Elle donne à son personnage tout le ridicule possible, un ridicule que même involontairement Marion Cotillard n'a su insuffler au moindre de ses rôles, c'est vous dire ! Je ne me lasserai jamais de Tilda Swinton, un des plus grandes...

Snowpiercer - John Hurt
Snowpiercer - Jamie Bell
Snowpiercer - Ko Asung

Ed Harris et John Hurt (photo graphie de gauche) - tous deux très subtils en vrais/faux (?) frères ennemis - Jamie Bell (deuxième photo), Ewen Bremner, Ko Asung (celle qui symbolise l'avenir, troisième photo), Alison Bill (qui accepte, elle-aussi avec enthousiasme, le poids du ridicule de son rôle d'institutrice béate qu'on croirait sortie tout droit du Tea Party), Tomas Lemarquis, Clark Middleton, jouent tous une très belle partition. Incontestablement, en plus d'être un metteur en scène virtuose, Bong Joon Ho est un admirable directeur d'acteurs.

Snowpiercer - Octavia Spencer
Snowpiercer - Luke Pasqualino

En Tanya, il faut noter la très belle interprétation d'Octavia Spencer (photographie de gauche), mère d'un petit garçon de cinq ans que Wilford utilise comme main d'oeuvre à sa merci, pour sa petite taille, dans les rouages du train, qui a enfin connu la notoriété internationale avec "La Couleur des Sentiments" de Tate Taylor (2011), après avoir joué dans de nombreuses séries TV et dans des seconds rôles dans ""The Sixth Man" de Randall Miller, "Dans la peau de John Malkovich" de Spike Jonze (1999), "Spider Man" de Sam Raimi (2002), "Sept Vies" de Gabriele Muccino (2008), "Jusqu'en enfer" de Sam Raimi (2009), une filmographie qui l'honore. Elle est déjà au générique de cinq films à sortir prochainement. 

Un petit mot sur le très beau Luke Pasqualino (photographie de droite), qui incarne Grey, le jeune homme qui sera en quelque sorte le second fils de Curtis après la mort de Edgar (Jamie Bell). Presque uniquement connu pour ses rôles dans les séries TV "Skins", "The Borgias" et à venir "Les 3 Mousquetaires" où il tient le rôle de D'Artagnan, sa prestation très physique dans "Snowpiercer", et son indéniable beauté plastique, pourraient lui ouvrir les portes d'une carrière au cinéma.

 

Nanti d'un budget sans commune mesure avec celui de ses précédentes réalisations (près de 40 millions $), Bong Joon Ho passe avec brio l'épreuve de la grosse production, en conservant son identité formelle et thématique. Ces moyens colossaux ne brident jamais la folie baroque, le goût du mystère, les visées poétiques et la liberté d'un artiste qui, derrière les oripeaux du genre, balance une très méchante parabole politique. La richesse de "Snowpiercer" est telle qu'il faudrait le voir encore et encore pour cerner tout ce qui fait de ce film l'oeuvre complexe et politique qu'on n'attendait plus (même si "Elysium" de Neill Blomkamp avec notamment Matt Damon et Jodie Foster semble avoir ouvert la porte des films d' "anticipation" clairement de gauche). C'est un film d’action éblouissant qui ne quitte jamais l’espace clos d’un train lancé autour du monde, un train qui comme le monde d'aujourd'hui tourne en rond en refusant le partage équitable des richesses.

Dans "Snowpiercer", on passe de l’effroi au burlesque, de l’action à la philosophie le temps d’une séquence dialoguée ou d’une explosion de violence. C'est admirable. Le plaisir de voir s’épanouir une œuvre d’une telle vitalité doit probablement beaucoup à cet art de la versatilité si tranchant – demeurer insaisissable en s’adaptant à toutes les situations – qui est devenu, de film en film, la propriété exclusive de son auteur.

Avec cette transposition au cinéma d’une bande dessinée française, le réalisateur Bong Joon Ho signe un film aussi spectaculaire que brutal, mais aussi une ode à la résistance et une réhabilitation intelligente, inattendue et bienvenue, de la lutte des classes. Bong Joon Ho mène cette lutte des classes à coup de haches dans des décors somptueux. Entre deux scènes de tuerie, deux scènes burlesques, le spectateur est propulsé vers des paysages grandioses comme vers une espérance.