Violette

La Bâtarde.

Violette Leduc (Emmanuelle Devos), née bâtarde au début du siècle dernier, très attachée à sa mère Berthe (Catherine Hiegel), est l'amie de Maurice Sachs (Olivier Py) pendant l'occupation, et gagnae sa vie grâce au marché noir.

De retour à Paris, elle rencontre Simone de Beauvoir (Sandrine Kiberlain) dans les années d’après-guerre à St-Germain-des-Prés. Elle rencontre aussi Jean Genet (Jacques Bonnaffé) et le riche et généreux parfumeur Jacques Guérin (Olivier Gourmet), et essaie en vain de raviver la flamme de son amour de jeunesse avec Hermine (Nathalie Richard). 

Commence alors une relation intense entre Violette Leduc et Simone de Beauvoir, qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l’écriture pour Violette et la conviction pour Simone d’avoir entre les mains le destin d’un écrivain hors norme...

Les motivations qui amènent à aller voir un film sont multiples. Il arrive parfois que parmi ces motivations, il y en ait de très personnelles, et c'est le cas en ce qui me concerne, à propos de "Violette". C'est adolescent, à peu près au même moment, peu après la sortie de "La Bâtarde", que j'ai eu le plaisir de découvrir, parmi d'autres, Jean Genet et Violette Leduc. Et je pense qu'on reste très attaché, notamment, aux lectures de ses quinze ans.

J'ai aimé le travail de Martin Provost sur "Le ventre de Juliette" en 2001, "Séraphine" en 2008, "Où va la nuit" en 2010, les deux derniers ayant offert de très belles partitions à la géante Yolande Moreau.

Alors qu’il était en train de scénariser "Séraphine", Martin Provost a fait la rencontre de l'écrivain René de Cécatty qui lui a offert une biographie qu’il avait écrite sur Violette Leduc. Le réalisateur, fervent admirateur des femmes visionnaires d’une autre époque, est immédiatement tombé sous le charme de l’écrivain : "Pour moi, Séraphine et Violette sont sœurs. Leurs histoires sont si proches, c’est troublant". Il a donc proposé à René de Ceccatty de coscénariser ce biopic avec Marc Abdelnour. Violette Leduc était une écorchée vive qui éprouvait le besoin d’extérioriser ses souffrances. Obsédée par sa laideur et pourtant désirée par les hommes et les femmes : "Une personnalité comme la sienne ne laissait pas intacts ses partenaires. Violette pouvait être dure, car elle se comportait aussi en petite fille capricieuse et en tyran", confie René de Ceccatty. Emmanuelle Devos qui l’incarne décrit cette artiste comme une personne "attachiante". 

Violette Leduc est une artiste qui a eu le courage de traiter, avec des propos forts, des thèmes comme l’amour et la sexualité à une époque où les mœurs étaient différentes d'aujourd'hui. Fille illégitime d’une famille bourgeoise, cette souffrance, qui ne la quittera jamais, ferra d’ailleurs l’objet d’un de ses rares succès, La Bâtarde sorti en 1964. En 1946, elle retranscrit ses souvenirs d’enfance dans L’Asphyxie, son premier roman, qui lui vaudra la reconnaissance de Simone de Beauvoir, Jean Cocteau et Jean GenetLa majeure partie des publications de Violette Leduc s’appuie sur des rencontres ou des éléments importants de sa vie. C’est le cas pour "L’Affamée" publié peu de temps après sa rencontre avec Simone de Beauvoir, ou "Ravages" dont le thème central est son avortement. La bibliographie de l’auteure est ainsi construite selon sa vie. Pour retranscrire cette idée, le cinéaste a décidé de découper "Violette" en chapitres, à la manière d’un livre. "Violette" s’éloigne des faits et de l’aspect historique des évènements. Il s'agit-là d'une volonté de Matin Provost : "J’étais bouleversé par ce qu’il y a de secret en elle, de fragile et de blessé, tandis que le personnage public, surtout célèbre après les années soixante, personnage qui se voulait sulfureux et extravagant, me touchait moins. Il n’était qu’une façade. Je voulais approcher la vraie Violette. Celle qui cherche l’amour et s’enferme dans une grande solitude pour écrire. C’est important de prendre des libertés avec l’histoire parce qu’il s’agit avant tout d’un film, pas d’une biographie."

Je voudrais souligner d'abord la qualité du casting et l'admirable interprétation, sans la moindre fausse note.

Violette - Emmanuelle Devos
Violette - Sandrine Kiberlain

 

Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain sont parfaites. La première, pour laquelle le film a été écrit, a accepté de s'enlaidir, notamment en portant un gros nez, et sait être de feu et de glace comme peu d'actrice le savent. C'est dans ses entrailles qu'elle trouve et exprime les douleurs de Violette, sachant alterner la douceur et la rage. La seconde propose un portrait assez inhabituel du "Castor", moins âpre, moins dur, plus bienvaillant, mais toujours aussi intransigeant. Elle insuffle brillamment la certitude absolue de Simone de Beauvoir d'avoir face à elle un auteur d'exception, une réelle écochée vive, l'enjoignant toujours à aller chercher au fond d'elle-même sa colère, sa hargne, sa vengeance légitime sur la vie.

 

 

Violette - Olivier Py
Violette - Olivier Gourmet
Violette - Catherine Hiegel
Violette - Nathalie Richard

Dire et redire que Olivier Py (Maurice Sachs), Olivier Gourmet (Jacques Guérin), Catherine Hiegel (Berthe) et Nathalie Richard (Hermine) sont excellents relève de la banalité. Oui, comme toujours avec eux, on se situe au niveau du grand art, et aucun ne saurait être pris à défaut. C'est remarquable.

 

 

Violette - Jacques Bonnaffé

 

 

Jacques Bonnaffé campe un Jean Genet toujours aussi vif et caustique, lui qui sait si bien manier les rôles les plus délicats avec virtuosité, comme dans "Jeanne et le garçon formidable" puis "Crustacés et Coquillages" de Ducastel & Martineau, dans "Itinéraires" de Christophe Ozenberger face à Yann Tregouët, dans "Capitaine Achab" de Philippe Ramos face à Denis Lavant et Dominique Blanc, dans "Les amitiés maléfiques" de Emmanuel Bourdieu, autant de films que j'ai ici encensés.

 

 

 

 

 

Violette - Stanley Weber

À la fin du film, alors qu'elle est partie s'installer à la campagne après le succès de "La Bâtarde" préfacé par Simone de Beauvoir, Violette Leduc rencontre René, incarné par Stanley Weber (photographie ci-contre). René sera le premier homme, et probablement seul, à faire de Violette un sincère "objet de désir", tel qu'elle l'avait souhaité toute sa vie. Ce n'est pas un grand rôle, mais Stanley Weber s'en acquitte magnifiquement, faisant de Violette l'être de chair désirable qu'elle avait toujours rêvé d'être. Je vous invite à suivre de près ce jeune acteur de 28 ans, qui depuis "Le premier jour du reste de ta vie" de Rémi Bezançon en 2007 à la série TV "Borgia" (il y incarne Jean Borgia), en passant par "Pieds nus sur les limaces" de Fabienne Berthaud en 2010, "Thérèse Desqueyroux" de Claude Miller en 2012, "Cheba Louisa" de Françoise Charpiat continue son chemin. Notons la sortie prochaine, parmi d'autres films où il figure au générique, de "Mon amie Victoria" de Jean-Paul Civeyrac, d'après "Victoria et les Staveney" de Doris Lessing, où il donnera la réplique à Catherine Mouchet (une de mes actrices chéries) et le grand Pascal Greggory !

Norons au passage que c'est l'excellent Arvo Päst qui a composé la musique de "Violette", auquelle on doit, entre autres, celle de "La Chambre des Officiers" de François Dupeyron avec Éric Caravaca, celle du génial "Gerry" de Gus Van Sant avec Matt Damon et Casey Afflek, cette du très beau "Le temps qui reste" de François Ozon avec Melvil Popuaud.

Violette Leduc, romancière de génie au caractère entier et difficile, rejoint Séraphine au panthéon des artistes visionnaires sorties de l'oubli par Martin Provost. "Violette" plonge dans la psyché de cette femme torturée avec autant de pudeur que de virtuosité. Cette œuvre forte sur la difficulté à naître en tant qu’artiste, sur la solitude et la frustration, est pleine des aspérités et des ambivalences de son personnage.

"Violette" orne le genre du biopic d’un joyau de mélancolie et de souffrance qui ne peut pas laisser insensible. Une œuvre au moins aussi forte que "Séraphine", voire beaucoup plus encore selon moi, d'une part parce que l'acte de création littéraire est beaucoup plus difficile à retranscrire à l'écran que l'acte de création picturale, d'autre part parce qu'il s'agit d'une femme "accouchant" une immense auteure, dans une geste de féminisme, et donc de politique, absolument admirable.

Martin Provost a ici orchestré, avec une facture délibérément "classique", une direction d'acteurs où chacun interprète magistralement un personnage. Emmanuelle Devos, actrice majuscule, tient là, tout en subtilité, un de ses meilleurs rôles. 

Et de s'en aller lire ou relire Violette Leduc...