La Jalousie

La carte du tendre...

Louis (Louis Garrel) quitte Clotilde (Rebecca Convenant) avec qui il a eu un enfant, pour Claudia (Anna Mouglalis).

Louis et Claudia font du théâtre. L'un enchaîne les rôles tandis que l'autre ne joue pas. Louis savoure aussi ses moments passés avec ses amis (Arthur Igual et Jérôme Huguet) ainsi qu'avec sa soeur Esther (Esther Garrel).

Claudia aime Louis, mais elle a peur qu'il la quitte. Un soir, elle fait la rencontre d'un architecte qui lui propose du travail.

Louis aime Claudia, mais maintenant c'est lui qui a peur qu'elle le quitte...

Et au milieu, il y a Charlotte (Olga Milshtein), la fille de Louis.

"La Jalousie" s’inspire d’une histoire d’amour que le père de Philippe Garrel a vécue, alors que le réalisateur était encore enfant et vivait avec sa mère. Ainsi, Louis Garrel interprète ici son propre grand-père. La scénariste Arlette Langmann, le monteur Yann Dedet et le directeur de la photographie Willy Kurant (son noir & blanc est sublime) ont déjà tous collaboré avec Philippe Garrel, mais également avec Maurice Pialat, un de ses nombreux "maîtres de cinéma".

Pour insister sur un élément, la technique de base du cinéma muet consistait à recourir au gros plan. Pour rendre hommage à ces films qu’il aime tant, Philippe Garrel cadre au plus près ses sujets : "Cela vient du cinéma muet. J’ai fait des films muets, j’adore le cinéma muet, j’en garde la trace même si je sais bien qu’aujourd’hui je ne trouverai plus la possibilité de réaliser un film muet. Pourtant j’adorerais, je sais que je saurais le faire. Pour certains gros plans, j’utilise des objectifs particuliers, des optiques conçues pour filmer de très près et qui permettent de donner une expressivité incroyable aux visages."

La Jalousie est divisé en deux chapitres, J’ai gardé les anges et Le Feu au poudre. Ce n’est pas la première fois que le réalisateur découpe un film en plusieurs parties : c’était déjà le cas dans "Les Amants Réguliers" (à voir absolument !) : "Je le fais souvent, ça me sert quand je tourne. Ensuite je me pose la question de les enlever, et finalement j’ai envie de les garder même si ce n’est pas très cinématographique. C’est une manière de garder le moment de naissance du film près de moi."

Louis Garrel et Olga Milshtein

Louis Garrel, par ailleurs un des acteurs fétiches de Christophe Honoré, a souvent joué pour son père, notamment dans "Les baisers de secours" (1989), "Les Amants Réguliers" (2005), "La Frontière de l'Aube" (2008), "Un été brulant" (2010). De la même façon sa soeur, Esther Garrel, se retrouve pour la deuxième fois devant la caméra de son père, après "Sauvage innocence" (2001). Le cercle familial est étendu, pour les anciens, à Robert Bazil (le vieil ami de Claudia) qui avait joué dans "Les Amants Réguliers" et Jean Pommier (l'ancien professeur de Louis) qui avait joué dans "Sauvage Innocence", pour les jeunes, à Arthur Igual et Jérôme Huguet, amis de Louis Garrel dans la vie, excellents comédiens, qui ont joué, et pour le père, et pour le fils dans ses courts et moyens métrages.

Petite anecdote : Philippe Garrel devait réaliser un des clips de Jean-Louis Aubert au moment ou son père, le merveilleux comédien Maurice Garrel, est mort. Découvrant "Roc'Éclair", l'album de Jean-Louis Aubert en hommage à Maurice, bouleversé, a demandé au chanteur de composer la musique de "La Jalousie".

Anna Mouglalis - au bar

Pas facile de dire tout le bien que je pense de "La Jalousie" en particulier, et de tout le cinéma de Philippe Garrel en général. Je sais que ce n'est pas un cinéma qui intéresse un large public, et je le regrette profondément. "La Jalousie" offre un nouvel exemple de ce nomadisme et vampirisme féminins qu'incarne magnifiquement Anna Mouglalis, et que Philippe Garrel n'aura jamais cessé de peindre dans ses films.

Tous les films de Philippe Garrel depuis toujours nous ont parlé de lui. Celui-là est l’un des plus beaux, écrit comme une confidence sur un souvenir d’enfance où l’on peut enfin rendre justice et amour à tous ceux qui le vécurent. Il semble ici offrir à son fils Louis, en lui faisant incarner son grand-père, un héritage de sentiments.

C’est précisément la jalousie réelle, discrète, quotidienne qui occupe l’attention de Philippe Garrel, lequel parvient à en montrer les différentes facettes, plus ou moins bénignes ou blessantes, et surtout la formidable capacité d’infiltration : car jaloux, nous le sommes tout le temps.

Quitter quelqu’un, c’est quitter son espace, quitter le plan. Le metteur en scène assemble ses dessins par deux ou par trois, les espaces se rencontrent, les proches se rapprochent, s’éloignent. On y partage un "sandwich familial", on y offre un bonnet, on vole une sucette, et c’est très beau...

La Jalousie - à table

On abuse souvent du mot « pureté », mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Cinéma à l’état pur, cinéma argentique de visages projetés, eux-mêmes écrans sur lesquels brillent les sentiments. Cinéma à l’état pur, c’est-à-dire de la vie enregistrée avec cette acuité qui fait respirer plus fort, nous mettant face à l’intensité de l’instant.

Dans tout le film circule une tendresse, une piété filiale, quelque chose de rare et précieux. Et tandis qu'Anna Mouglalis trouve son plus beau rôle à ce jour, tandis qu'on tombe sous le charme d'Olga Milshtein (mais qui pourrait mieux filmer un enfant que Garrel ?), Philippe offre à Louis les affres de l'amour, la tendresse de la fratie, les plaisirs de l'amitié, et surtout, la passion de la paternité, le tout baigné dans le somptueux noir & blanc de Willy Kurant.

"La Jalousie", en plein coeur !