Suzanne

Aimer jusqu'où ?

Fille-mère dès l'adolescence, Suzanne vit modestement et assez tristement avec son père veuf Nicolas (François Damiens) routier et sa sœur Maria (Adèle Haenel) dont elle est inséparable.

Sa vie bascule lorsqu'elle tombe amoureuse de Julien (Paul Hamy), petit malfrat qui l'entraine dans sa dérive, qui lui vaut de perdre la garde de son fils Charlie.

S'ensuit la cavale, la prison, l'amour fou qu'elle poursuit jusqu'à tout abandonner derrière elle...

Nous devons à Katell Quillévéré trois courts métrages, "À bras le corps" (2005), "L'Imprudence" (2007), "L'Échappée" (2009), un premier long métrage très remarque "Un poison violent" (2010), ainsi que le scénario du très réussi "Vandal" réalisé par Hélier Cisterne porté par le jeune et talentueux Zinedine Benchemine.

L’idée de mettre en scène "Suzanne" est née dans les lectures de Katell Quillévéré"Quand mon compagnon lisait beaucoup de livres sur les ennemis publics français comme Mesrine, Besse, Vaujour, il m’a offert les autobiographies de leurs compagnes. J’étais fascinée par l’attitude de ces femmes à la fois extrêmement courageuses mais aussi dans une soumission presque suicidaire à leurs hommes", confesse la réalisatrice.

Pour réaliser Suzanne, Katell Quillévéré s’est directement inspirée d’un film japonais intitulé "Il était un père" de Yasujiro Ozu sorti en 1942 au Japon mais découvert en 2005 en France. Dans ce film, le réalisateur japonais raconte l’histoire, avec des ellipses, entre un père et un fils (un père et une fille dans "Suzanne") sur une période de 20 ans (25 dans "Suzanne"). Le film se déroulant donc sur 25 ans, un soin particulier a été accordé au vieillissement des personnages. Ainsi, la transformation de François prenait près de 2h30 rien que pour son visage tous les jours afin de le rendre crédible.

Le principe même du film repose sur une série d’ellipses suggérant les évènements sans les montrer. La réalisatrice trouvait que ce procédé permettait une plus grande tension et une implication supérieure des spectateurs. "Je trouvais plus cinématographique de montrer cette adolescente devenue mère en une coupe. La brutalité d’une ellipse peut exprimer, mieux que tout, le bouleversement provoqué par un événement. Tout le monde peut se représenter ce que cela implique d’avoir un enfant à dix-sept ans. Assez vite, on s’est dit aussi qu’on ne filmerait pas la cavale des amoureux, c’était trop attendu, déjà beaucoup vu au cinéma. À ce moment-là de l’histoire, il est plus intéressant d’être du côté de ceux qui restent, de travailler le personnage de Suzanne par le négatif", détaille la cinéaste.

Sara Forestier - Suzanne

Suzanne, c'est Sara Forestier. À mon sens, c'est un rôle majeur pour sa carrière, parce qu'il lui offre la possibilité, à la fois d'être toujours en mouvement, ce qui lui convient bien et qu'on lui connaît, à la fois d'exprimer des émotions plus concentrées et contenues, ce qu'on ne lui connaissait pas. Nous connaissons tous son parcours depuis 2003, avec "Quelques jours entre nous" de Virginie Sauveur et "L'Esquive" d'Abdellatif Kéchiche. Vinrent ensuite, au coeur d'une filmographie (trop ?) foisonnante, quelques beaux rôles, comme dans "Les Herbes Folles" d'Alain Resnais" (2008), l'amusant et pertinent "Le nom des gens" de Michel Leclerc (2010), et le très bon "Télé Gaucho" de Michel Leclerc (2011). J'attends avec impatience sa prestation dans le prochain film des Frères Larrieu, à sortir début 2014, "L'amour est un crime parfait" aux côtés de Mathieu Amalric, Karin Viard, Maïwenn et Denis Podalydès.

François Damiens - Suzanne

Nicolas, son père, est incarné par l'incontournable François Damiens, que je n'aime jamais autant que lorsqu'il endosse un rôle dramatique, comme ce fut le cas dans "Le premier venu" de Jacques Doillon en 2008, "La Famille Wolberg" de Axelle Repert en 2009 où il était superbe, "Garde du Nord" de Claire Simon en 2013. Je sais que c'est un excellent acteur comique, et j'aime beaucoup "la part belge" de sa filmographie, mais j'ai peu de goût, en général pour la comédie française, que je connais peu. Ici, il est impeccable, assez taiseux, dérouté par cette fille toujours en soif de libeté, taiseux, peinant à exprimer ses sentiments.

Adèle Haenel - Suzanne

Forestier et Haenel - Suzanne

Quel plaisir pour moi de retrouver Adèle Haenel dans le rôle de Maria, la soeur de Suzanne ! Je l'ai découverte en 2007 dans le très beau "La naissance des pieuvres" de Céline Sciamma, puis retrouvée dans le parfait "L'Apollonide" de Bertrand Bonello (2011) et un film qui m'a particulièrement marqué, que j'ai loué ici, "Après le Sud" Je Jean-Jacques Jauffret (2011). Je ne suis pas surpris qu'on la retrouve au générique du prochain André Téchiné, "L'homme que l'on aimait trop" face à Catherine Deneuve, et je suis impatient de voir "Les Combattants" de Thomas Cailley face à Kevin Azaïs ("La Journée de la Jupe", "Comme un Homme", "Vandal", excusez du peu !). Adèle Haenel incarne "le" personnage fort du film, celui qui porte la famille, qui comprend le désarroi de son père Nicolas, la soif de iberté de sa soeur Suzanne, les troubles de son jeune neveu Charlie. L'une des plus belles trouvailles du scénario consiste à rappeler que cette force n'est pas éternelle...

Paul Hamy - Suzanne

Julien, dont tombe éperduement amoureuse Suzanne, est incarné par l'intéressant Paul Hamy (très bien dans le récent "Elle s'en va" d'Emmanuelle Bercot face à Catherine Deneuve), qui propose une palette de jeu qui ressemble à celle du prodigieux Reda Kateb, avec des faux airs de Nicolas Duvauchelle, en petit malfrat toutefois plus crédible. À suivre. Dans des rôles secondaires, deux monstres : Corinne Masiero (Eliane, l'avocate de Suzanne) et Anne Le Ny (la mère de la famille d'accueil de Charlie, le fils de Suzanne). Elles sont parfaites, et offrent sans forcer toute leur force à leurs quelques scènes.

 

La présence et le travail de François Damiens, de Adèle Haenel, de Corinne Masiero et d'Anne Le Ny, est selon moi si puissant, qu'il "relativise" celui de Sara Forestier, qui si elle dispose du rôle le plus étoffé, n'a que l'entrain, et pas cette puissance de jeu, donc davantage contrainte à un jeu plus exprimé, plus violent, même si elle restreint ses cris et ses larmes.

De manière surprenante et risquée, "Suzanne" adopte un montage ellipsé, structure qui lui permet de couvrir un quart de siècle de la vie de l’héroïne et de ses proches, s’attachant au parcours affectif plutôt qu’à la fugue criminelle judicieusement maintenue en hors-champ. Par la sobriété de sa mise en scène, où romance et réalité se mêlent, Katell Quillévéré raconte le parcours accidenté de cette insaisissable femme-enfant avec un naturalisme et une noirceur qui agrippent le coeur.

Ce sens certain, et rare, de l’ellipse évocatrice, cette façon de ne jamais s’attarder sont une vraie politesse pour le spectateur, qu’on suppose aussi curieux et rêveur que le film. C’est aussi le tact d’une cinéaste qui touche où ça fait mal, sans jamais en faire la publicité. Katell Quillévéré réussit à rendre la tristesse lumineuse et parle avec une tendresse infinie de l'amour d'un père et d'une fille, de deux soeurs, de la difficulté de grandir sans mère et de devenir mère soi-même, de la passion qui pousse à tout sacrifier.

Un beau mélodrame fragmenté, qui s'élève en jetant par-dessus bord la linéarité, la psychologie et le moralisme, servi par des interprètes admirables, tout en émotions contenues.