L'amour est un crime parfait

Meurtre d'Amour.

Professeur de littérature à l’université de Lausanne, Marc (Mathieu Amalric) a la réputation de collectionner les aventures amoureuses avec ses étudiantes. 

Quelques jours après la disparition de la plus brillante d’entre elles, Barbara (Marion Duval) qui était sa dernière conquête, il rencontre Anna (Maïwenn Le Besco) qui cherche à en savoir plus sur sa belle-fille disparue... Une Anna mystérieuse, qui le séduit sans mal, jusqu'à en tomber éperduement amoureux.

Par ailleurs, il est harcelé par une autre de ses étudiantes, Annie (Sara Forestier) dont les avances sont de jour en jour plus audacieuses, avances auxquelles il refuse de céder, malgré les risques qu'il encourt, Anna appartenant à une famille de mafieux.

Malgré ce tumulte, il essaie de continuer sa vie normalement, auprès de sa soeur Marianne avec laquelle il vit dans un châlet isolé dans la montagne dans une relation aux confins de l'inceste ; avec ses perpétuelles prises de bec avec son collègue et désormais supérieur hiérarchique Richard (Denis Podalydès) qui est amoureux de Marianne ; avec ses cours de littérature expliquant toujours que les paysages sont des expériences humaines ; tout ça sous le regard froid du jeune inspecteur (Denis Cornaz) qui mène l'enquête sur la disparition de Barbara...

Depuis 20 ans environ, je suis avec assiduité le travail des pyrénéens frères Jean-Marie et Arnaud Larrieu : "Les Baigneurs" (1991), "Fin d'Été" (1999), "Un Homme, un vrai" (2002) que j'aime beaucoup, "Peindre ou faire l'amour" (2007), "Le Voyages aux Pyrénées" (2007), et "Les derniers jours du monde" (2008) que j'ai moins apprécié à cause de son côté trop foutraque. Il me semble que de chacun de leur film, ils essaient de proposer une nouvelle approche de la virilité, de masculinité, moins archétypiques, faisant appel à des acteurs peu formatés, tels Emmanuel Montes, Gilbert Suberroque, Mathieu Amalric (ici pour la quatrième fois), Pierre Darroussin, Sergi Lopez, Daniel Auteuil... et évidemment, ce qui découle de cette redéfinition de la virilité et de la masculinité, dans les rapports humains, la libido, les relations sexuelles, l'amour.

"L'Amour est un crime parfait" est l'adaptation de "Incidences", un roman de Philippe Djian publié en 2010. Impossible de ne pas noter l'évidente référence à Alfred Hitchcock dans le titre qu'on préféré les Frères Larrieu. Et le film en démontrera brillamment toute la pertinence.

Amalric - Frères Larrieu

Pour évoquer la double vie du personnage de Marc dont sa deuxième personnalité est refoulée, les Frères Larrieu ont eu l'idée de montrer une complicité entre l'homme et le loup, image qui amène directement au loup-garou, homme qui se transforme en bête les nuits de pleine lune. Ils racontent : "On a appris qu’une meute de loups se baladait effectivement sur les crêtes du Canton de Vaux en Suisse, et qu’on pouvait les entendre hurler la nuit. De même qu’à l’endroit où nous avons tourné les scènes du gouffre, sur le plateau des Glières, en Savoie. On a bien croisé un vrai loup, un soir, en rentrant du tournage. C’était bon signe !"

Le cinéma des Frères Larrieu est un cinéma assez panthéiste, où la nuture (flore et faune), les paysages, les saisons, tiennent une grande place. "L'Amour est un crime parfait" fut l'occasion pour ses réalisateurs, de ce point de vue, d'un véritable retour aux sources. Ayant vécu leur enfance en plein coeur des Pyrénées, le décor s'est imposé à eux de façon très naturelle et ils furent à l'aise avec les complications qu'il peut apporter. Ils films les paysages comme peu savent le faire. Alors que le roman qui est à l'origine du film commençait à l'arrivée du printemps, les réalisateurs ont décidé de changer cela et passer à la fin de l'hiver - les personnages attendent tous l'arrivée du printemps - car le blanc de la neige s'imposait visuellement pour rendre compte des pertes de mémoire du personnage de Marc, incarné par Mathieu Amalric. Ce qui est très réussi, c'est la "mise en musique de ces paysages" : la bande originale de "L'Amour est un crime parfait" a été composée par le groupe Caravaggio, un choix que les frères Larrieu justifient :"Ce sont aussi et avant tout des musiciens interprètes : même si l’écriture précède l’interprétation c’est toujours cette dernière qui a le dernier mot, comme en jazz ou dans le rock. Aucune prise ne se ressemble exactement, elle est unique et singulière. Nous partageons la même philosophie concernant le cinéma."

Viard - Frères Larrieu

Maïwenn - Frères Larrieu

À part souligner l'excellence de la distribution, il n'y a pas grand chose à en dire. Ce quintet est parfait, Mathieu Amalric, Karin Viard, Maïwenn Le Besco, Sara Forestier jouent tous une une partition parfaite. Amalric est magnifique entre candeur et noirceur (la diction très amidonnée que les réalisateurs lui ont imposée peut d’abord dérouter mais une fois l’oreille faite, le spectateur la goûte sans modération) ; Karin Viard a rarement été aussi trouble et troublante ; Maïwenn compose une douce femme fatale dont on devine très bien qu'elle trame quelque chose, mais sachant ne rien dévoiler ; Sara Forestier parvient à jouer la fille agaçante sans jamais l'être ; Denis Podalydès est Denis Podalydès, excellent.

Damien Dorsaz

Je tiens à souligner la présence, dans le rôle du jeune inspecteur de police, de Damien Dorsaz que j'avais découvert dans la série M6 "Les Bleus" dans le rôle de Michel Poulain, et il m'avait "tapé dans l'oeil". Je l'ai revu ensuite par hasard dans un film, en DVD, "Une histoire à ma fille" de Chantal Picault, le synopsis ayant retenu mon attention : un vieil homme retourne en Algérie, sa terre natale, accompagné de sa fille. Il a par ailleurs joué dans "La fille du chef" de Sylvie Ayme (2007), et "Cornouaille" de Anne Le Ny (2011), deux films que je n'ai pas vus. Bien que son rôle soit très en retrait - bien que très important, puisque c'est lui qui fait peser un drame sur les personnages - il affirme une très belle présence, à la fois bonhomme et pesante.

Drôle, sensuelle, intrigante et brillamment contée, l’intrigue érotico-littéraire original et perverse, dévoile ses charmes comme une strip-teaseuse malicieuse. Ce n’est que petit à petit qu’apparaissent les motivations de personnages pris au piège d’une intrigue diabolique. Filmé dans des décors neigeux de toute beauté et emporté par un vent de folie qui rend l’ensemble à la fois drôle et inquiétant, ce nouveau long-métrage conquiert par sa capacité à sans cesse désarçonner le spectateur.

 

Viard et Amalric - Frères Larrieu

Les Frères réalisateurs installent un charme vénéneux, créent un sentiment anxiogène, ne perdent jamais de vue l’humour qui leur est si cher, et délivrent quelques vérités toujours bonnes à dire sur l’époque : le libéralisme, l'emprise des femmes sur le coeur des hommes, l'importance majeure de la culture, la nécessicté de ne pas bafouer la nature, le vapotage... Chez les Larrieu, la peinture des mœurs sexuelles s'amarre toujours à la satire sociale. Et moi, jadore ça !

Dans ce thriller hypermaîtrisé, tout ce qu’on connaît des Frères Larrieu est synthétisé à la perfection, avec cet art consommé du contre-pied, des chausse-trappes, des blagues surréalistes. Et que voilà - enfin ! - du cinéma désarçonnant ! D’ailleurs, il faut du temps pour être enfin persuadé de là où les auteurs nous entraînent, à la manière du pêcheur qui laisserait son appât vagabonder avant de ferrer brutalement. Au cœur de la mise en scène toujours très précise et élégante de Jean-Marie et Arnaud Larrieu (prennent un malin plaisir à nous entraîner au coeur d'une intrigue tortueuse où il est bien difficile de distinguer ce qui relève de la vérité et ce qui relève de la mystification), structurée par leur sens inouï du décor, quelque chose vrille alors doucement, se dérègle dans un glissement aux ressorts presque indiscernables à vitesse réelle.