Mère et Fils

Tuer la mère ?

Cornelia Kerenes (Luninata Gheorghiu), 60 ans, mène une vie privilégiée à Bucarest, entourée de sa soeur Olga Cerchez (Natasa Raab), son époux, ses amis riches et puissants. 
Pourtant, les relations tendues qu’elle entretient avec son fils Barbu (Bogdan Dumitrache) la tourmentent. Celui-ci repousse autant qu’il peut la présence d’une mère possessive.

Quand Cornelia apprend qu’il est impliqué dans un accident de voiture qui a coûté la vie à un enfant de 14 ans pour qui le père Dinu Laurentiu (Vlad Ivanov) réclame justice, elle va utiliser toute son influence et son argent pour le sortir de cette situation où il risque une sévère peine de prison.

Mais l’enfer du fils est pavé des bonnes intentions de sa mère. La frontière entre amour maternel et manipulation est mince...

"Mère et fils" a été très bien accueilli dans les différents festivals internationaux où il a été présenté : ainsi, il s'est vu décerner l'Ours d'Or de la 63ème Berlinale par Wong Kar-Wai, le président du jury. Il a également remporté le Bayard d'Or du meilleur film au Festival du Film Francophone de Namur. Et outre son sujet, que je trouve passionnant, un prix obtenu des mains du génial Wong Kar-Waï suscite l'intérêt...

Le réalisateur Calin Peter Netzer s'inscrit dans ce qu'on apelle "la Nouvelle Vague de Roumanie", derrière les réalisateurs Corneliu Porumboiu ("12H08 à l'est de Bucarest" en 2006), Critian Mungiu ("4 mois, 3 semaines, 2 jours" en 2007), Radu Mihaileanu ("Le Concert" en 2009)... Nous lui devons "Maria" (2005) un film racontant l'histoire d'une mère de sept enfants qui se prostitue devenant à son insu une héroïne de télé-réalité à cause d'une journaliste qui l'utilise et la manipule, et "Medal Honor" (2012), l'histoire d'un homme qui reçoit par erreur une médaille ce qui l'amène à s'interroger sur sa vie.

Il convient ici, parce qu'ils sont peu connus, de revenir sur l'escellente distribution des rôles dans "Mère et Fils".

Luninata Gheorghiu - Mère et Fils

Gheorghiu Luminata - Mère et Fils

D'abord, l'excellente Luminata Gheorghiu dans le rôle de Cornelia, un rôle qui lui permet d'atteindre des sommets. Actrice chez Michael Haneke dans "Code Inconnu : récit incomplet de divers voyages" (2000) et "Le Temps du Loup" (2002), elle figure aux générériques de "Maria" de Calin Peter Netzer qu'elle retrouve donc ici, de "12H08 à l'est de Bucarest" de Corneliu Porumboiu (2006), de "4 mois, 3 semaines, 2 jours" de Cristian Mungiu (2007), et de "Au-delà des collines" du même Mungiu (2012) : excusez du peu ! Son jeu relativise beaucoup les "performances" de certaines actrices portées aux nues, dont, par charité, je tais ici les noms. Elle est sublime.

Bogdan Dumitrache - Mère et Fils

Ensuite, Bogdan Dumitrache, qui incarne ce pauvre Barbu, terrassé par l'accident fatal qu'il a causé, dévoré par une mère qui décide de tout prendre en mains pour le sortir de cette situation on ne peu plus délicate, est très subtil, à la fois anéanti par la mort qu'il a causée et révolté devant une mère dont il aimerait tant s'émanciper. Il était déjà magnifique dans "Best Intentions", qui lui valu des Prix du Meilleur Acteur à Pau comme à Locarno pour sa prestation. Nous le retrouverons prochainement dans le très attendu "Loverboy" de Catalin Mitulescu (dans lequel joue aussi Natasa Raab qui incarne ici Olga, la soeur de Cornelia) puis dans "Metabolisme" de Corneliu Porumboiu.

Enfin, dans le rôle de Dinu Laurentiu, le père de l'adolescent fauché par la voiture de Barbu, nous retrouvons l'excellent Vlad Ivanov. Il est déchirant en père fracassé par la mort de son fils, réclamant d'abord vengeance puis justice, pétri de douleur, noyé dans son chagrin, ne parvenant pas à "reprendre le dessus" jusqu'à la toute fin du film, dans une scène sublime, qui nous est montrée dans un rétroviseur de voiture. Magnifique acteur que nous avons vu dans "Une place parmi les vivants" de Raoul Ruiz (2003),  "4 mois, 3 semaines, 2 jours" de Cristian Mungiu (2007), "Le Concert" de Radu Mihaileanu (2009), "Contes de l'Âge d'Or" 1 & 2 de Ubiracu & Höfer (2009 & 2010), "Le voyage de Monsieur Crulic" d'Anca Damian (2011), "Dans la brume" de Sergei Lonitsa (2012), et très récemment dans "Snowpiercer" de Bong Joon Ho. C'est d'évidence un acteur d'envergure internationale.

Portrait d’une mère possessive, violemment rejetée par son fils, campée avec un abattage rageur par la formidable Luminita Gheorghiu, qui est de tous les plans, dont le grand mérite est de rester toujours au service du film et de son personnage. La mécanique de Calin Peter Netzer est implacable, suite de longues séquences enchaînées sans transition, d'une intensité croissante, servies brûlantes. Traité avec subtilité, nuance et pudeur, cet affrontement sans éclat, de voix comme de colère, ne permet pas d’oublier qu’aucun des protagonistes n’a vraiment le choix.

Filmé à l’étouffée, dans des espaces la plupart du temps confinés, éclairés à la lumière artificielle, Mère et fils se déploie en une succession de palabres singulièrement captivants qui, d’échange en échange, composent le portrait glaçant d’un être incapable de concevoir les relations humaines autrement que comme une lutte de pouvoir permanente.

Un conflit moral aigu, un suspens juridique mené jusqu'à son terme, une description acerbe de la déliquescence des élites nationales, un scénario bien balancé, d'excellents acteurs, enfin un twist final qui vous laissera pantelant. Le film, aussi étouffant qu'efficace, prend aux tripes et reste passionnant de bout en bout.