Cesar_2013

Une déplorable méconnaissance du cinéma et de son rôle !

Je regarde d'abord "le verre à moitié plein", et je peux exprimer une certaine satisfaction à constater que "Guillaume et les Garçons, à table !", "La Vie d'Adèle" d'Abdellatif Kéchiche et "L'Inconnu du Lac" du génial Alain Guiraudie sont les plus cités.

Mais, car il y a toujours un mais, je ne peux m'arrêter là, car je constate de très fâcheux oublis, qu'il serait idiot de passer sous silence, car les "erreurs" flagrantres que je vois, sont au mieux des oublis, au pire une méconnaissance des sorties de l'année, ce qui de la part des "professionnels du cinéma" est stupéfiant, voire affligeant.

Je ne vais pas passer en revue toutes les catégories, ce serait trop laborieux, et je n'ai souvent pas toutes les connaissances suffisantes pour estimer les prix techniques à leur juste valeur, mais en me concentrant sur les principales catégories, je pointe déjà de très regrettables "anomalies".

Je rappelle que le cinéma ne saurait être abordé par le seul prisme de la distraction et du divertissement, ni même des remises en cause trop faciles. Prenons par exemple "La Vie d'Adèle", qui n'est pas que l'exposé (passionnant) d'une passion amoureuse homosexuelle, mais qui est aussi l'affirmation de la nécessaire primauté du service public (la jeune institutrice) sur l'égoïsme (la jeune fausse rebelle aisée), si arty soit-il. Pas question pour moi de minorer la qualité du film d'Abdellatif Kechiche, mais bien d'en rappeler les différents points de vue...

- Meilleur Film et Meilleur Réalisateur
On retrouve donc "Les Garçons et Guillaume, à table !" de Guillaume Gallienne, "La Vie d'Adèle" d'Abdellatif Kechiche, "L'Inconnu du Lac" d'Alain Guiraudie, "9 mois ferme" d'Albert Dupontel", "Jimmy P." d'Arnaud Desplechin, "La Vénus à la Fourrure" de Roman Polanski, "Le Passé d'Asghar Farhadi. 

Tout cela est très bien, mais manquent cruellement des films et des réalisateurs majeurs : "La Fille de Nulle Part" de Jean-Claude Brisseau, "Camille Claudel 1915" de Bruno Dumont, "Vanda" de Hélier Cisterne, et "Les Rencontres d'après minuit" de Yann Gonzalez. Il peut y avoir une "affaire de goût" dans les oublis facheux que je constate, mais ne pas pouvoir compter, au moins, Brisseau et Dumont parmi les réalisateurs, c'est du grand n'importe quoi. Ne même pas faire de place à "La Bataille de Solférino" de Justine Triet, alors que selon moi, après "L'inconnu du Lac", il s'agit bie d'un film essentiel, ça dépasse mon entendement.

- Meilleur Actrice et Meilleur Acteur
Les actrices nommées sont Fanny Ardant, Bérénice Béjot, Catherine Deneuve, Sara Forestier, Sandrine Kiberlain, Emmanuelle Seigner, et Léa Seydoux (qui pourtant ne joue pas très bien). Toutes les générations sont représentées, et c'est très bien. Mais ne pas nommer, ni Juliette Binoche dans "Camille Claudel 1915" ni Florence Loiret-Caille dans "Queen of Montreuil" de Solveig Anspach, Emmanuelle Devos dans "La vie domestique" de Isabelle Czajka, semblablement parce que ce ne sont pas des films "grand public", c'est débile.
Côté acteurs, c'est satisfaisant, avec Mathieu Amalric, Michel Bouquet, Albert Dupontel, Grégory Gadebois dans le magnifique "Mon âme par toi guérie" de François Dupeyron, Fabriche Luchini et Mads Mikkelsen dans le superbe "Michael Kohlhaas" de Arnaud des Pallières, c'est satisfaisant.

- Les seconds rôles
Chez les femmes, on compte à juste titre, Marisa Borini ("Un château en Italie"), Françoise Fabian ("Les Garçons..."), Géraldine Pailhas ("Jeune et Jolie"), Julie Gayet ("Quai d'Orsay") et la parfaite Adèle Haenel (Suzanne), pour autant, je ne vois pas Fabienne Babe dans "Les Rencontres d'après minuit" ni Didda Jonsdottir dans "Queen of Montreuil". Là encore, c'est bien un certain cinéma qui est apprécié par "les professionnels du cinéma", excluant tout ce qui sort des sentiers battus.
Chez les hommes, il n'y a rien à redire devant Niels Arestrup ("Quai d'orsay"), Patrick Chesnay ("Les Beaux Jours"), François Damiens ("Suzanne"), et Olivier Gourmet ("Grand Central"), ni devant la belle surprise qu'est Patrick D'Assumçao ("L'Inconnu du Lac"). Mais quid de Éric Cantona dans "Les Rencontres d'après minuit", si ce n'est de lui faire remarquer qu'il n'est pas "des nôtres" ?

- Les espoirs
Chez les femmes, sont nommées Adèle Exarchopoulos ("La Vie d'Adèle"), Pauline Étienne ("La Religieuse" de Guillaume Nicloux), Lou de Laâge ("Jappeloup"), Marine Vacht (Jeune et Jolie) et Golshifteh Farahani ("Le Passé"). Mais il n'y a pas signe de vie des magnifiques Virginie Legeay ("La Fille de nulle part"), Kate Moran ("Les Rencontres d'après minuit") et Chloé Lecerf ("Vandal"), alors qu'elles le méritent amplement, et qu'il y a de la place !
Chez les hommes, figure l'évidence qu'est Pierre Deladonchamps ("L'Inconnu du Lac") aux côtés de Paul Bartel ("Les Petits princes"), Paul Hamy ("Suzanne"), Nemo Schiffman ("Elle s'en va") et l'inclassable Vincent Macaigne ("La Fille du 14 Juillet") qui méritait aussi cette nomination au titre de sa prestation dans "La Bataille de Solférino". Ne pas lire les noms de Zinedine Benchenine ("Vandal"), de Nicolas Maury et du sublime Niels Schneider (tous deux dans "Les Recontres d'après minuit"), on est là encore confinés dans le conformisme, l'amnésie, et le refus des films non calibrés pour la télévision. Je le déplore.

- Films étrangers
Magnifique surprise de voir "Alabama Monroe" de Felix Van Groeningen, "Blancanieves" de Pablo Berger et "Dead Man Talking" de Patrick Ridremont aux côtés de "Blue Jasmine" de Woody Allen, "Django Unchained" de Quentin Tarantino, "Gravity" de Alfonso Cuaron et "La Grande Bellezza" de Paolo Sarrantino. Mais cela ne saurait suffire à me satisfaire, pour plusieurs raisons.
D'abord, l'Asie est absente, alors que "A Touch of Sin" de Jia Zhang-Ke et "Tel père, tel fils" de Hirokazu Kore-Heda sont incontestablement parmi les 5 meilleurs films de l'année ! Ensuite parce que sont oubliés les très audacieux et nouveaux "Frances Ha" de Nicolas Baumbach et "Spring Breakers" de Harmony Korine. Enfin, parce que quite à sortir des pointires comme Woody Allen et Quentin Tarantino, il n'y avait aucune raison à ne pas citer les Frères Coen pour "Inside Llewin Davis", Gus Van Sant pour "Promised Land", "Zero Dark Thirty de Katryn Bigelow, et "Mud - Sur les rives du Mississippi" de Jeff Nichols.

On me répondra que je pourrais faire les mêmes critiques tous les ans, et c'est exact, et c'est ce que je fais. Si mes reproches sont plus "vifs" cette année, c'est dû à un "contexte politique" particulier : on ne cesse de nous bassiner avec la sinistrose ambiante, avec le pessimisme des Français, alors même qu'on n'est même pas capable de saisir et saluer, au coeur du cinéma, celles et ceux qui ne partipent pas de cette ambiance grisâtre en mettant toute leur énergie à proposer des regards différents sur la société, à ouvrir des portes qu'on croyait définitivement closes.

Trembler devant ce que sera la Chine sans saluer "A Touch of Sin" qui gifle de façon magistrale l'ultra-libéralisme en relatant l'émiettement de la société chinoise, déplorer le rôle "à reculons" du père sans citer "Tel père, tel fils" et "Mud" qui s'interrogent sur les différences géniteur/père, regretter le manque d'effervescence culturelle en ne faisant pas la place qu'ils méritent à "Queen of Montreuil", "La Fille du 14 Juillet" et "La Bataille de Solférino" c'est une capitulation, râler - à juste titre - contre le fond de sauce puant de la "Manif pour Tous" sans évoquer "Les Rencontres d'après minuit" c'est du déni, critiquer l'apathie (supposée), voire la nuisance des jeunes de banlieue sans nommer "Vandal" c'est se complaire dans un confinement poussiéreux, etc... ce qui de la part de ce qui est supposé être un art avant d'être une distraction télévisuelle à venir, le cinéma donc, c'est faire étalage d'un renoncement insupportable.

Et Alain Guiraudie, sur ses (presque) seules épaules - et alors que ne nous leurrons pas il ne sera pas auréolés de moult César - ne peut pas porter l'ensemble des contestations, des luttes, des combats les plus essentiels !