Only Lovers Left Alive

Et de regarder le monde se déliter...

À Détroit aux USA, villle désolée, Adam (Tom Hiddleston), un vampire musicien underground, profondément déprimé par la tournure qu’ont prise les activités humaines, continue de composer grâce à l'aide du "zombie" Ian (Anton Yelchin) qui lui fournit les guitares les plus sublimes, et grâce au sang qu'il achète nuitamment à l'hôpital auprès du Docteur Watson (Jeffrey Wright).
À Tanger au Maroc, Eve (Tilda Swinton, éblouissante) son amante depuis des siècles, une femme endurante et énigmatique, qui vit avec ses livres de Shakespeare, de Goethe, de Lord Byron, de Mary Shelley, d'Oscar Wilde, etc..., grâce à ses rencontres avec Christopher Marlowe (John Hurt, parfait) et au sang que lui fournit Bilal (Slimane Dazi, plus mouvant que jamais).
Il se retrouvent à Détroit, mais leur idylle débauchée est bientôt perturbée par l’arrivée de la petite sœur d’Eve, Ava (Mia Wasikowkska), aussi extravagante qu’incontrôlable, qui plutôt que d'acquérir du sang, préfère encore s'abreuver sur les corps qu'elle croise.
Ces deux êtres en marge, sages mais fragiles, peuvent-ils continuer à survivre dans un monde moderne qui s’effondre autour d’eux ?

Il faut le dire tout de suite : ceux qui attendent un film attendu sur les vampires seront déçus, très déçus même, puisqu'il s'agit ici d'un film qui se propose d'observer, non sans un certain humour, la société telle qu'elle va, le monde tel qu'il change, sous le regard acéré de Jim Jarmusch.

Plus un clin d'oeil qu'une réelle adaptation, "Only Lovers Left Alive" s'inspire du roman de Mark Twain, "Journal d'Adam et journal d'Eve", paru en 2005. Mise à part les noms des deux protagonistes, aucune référence ne fait appel à ce roman anglo-saxon qui revisite à la sauce moderne les relations hommes-femmes.

Pour survivre et vivre encore de nombreux siècles, le couple de vampires, Adam et Eve, doit se procurer du sang humain. Côté nourriture terrestre, les deux amants ont un penchant pour la littérature britannique puisque leurs meilleurs amis ne furent autres que Mary Shelley et Lord Byron. Adam a même passé un été en leur compagnie, ce même été où la femme de lettres a conçu son "Frankenstein". Jum Jarmusch ne s'arrête pas là quant aux références à l'histoire littéraire car le personnage incarné par John Hurt n'est autre que Christopher Marlowe, célèbre poète de l'ère élisabéthaine, dont certains disent qu'il fut aussi le nègre de William Shakespeare.

Avant qu'Eve ne prenne le premier vol pour rejoindre Adam, alors en pleine dépression à Détroit, le couple de vampires évoluait dans des villes différentes. Originaire de l'Ohio dans le Midwest, Jim Jarmusch a choisi Detroit pour son aspect presque mythologique : "J'ai été attiré par elle visuellement et historiquement, pour sa culture musicale et industrielle". Quant à la ville de Tanger, où déambule Eve, ce n'était pas elle qui était préssentie lors de la première version du script. Le réalisateur avait choisi Rome, mais la ville marocaine est l'un de ses endroits préférés au monde :"Je l'aime parce qu'il est, dans un sens, séparé de la culture européenne." Les deux villes sont magnifiquement filmées par le réalisateur.

Dans une scène du long-métrage, Eve se réjouit de passer devant la maison natale de Jack White à Détroit. Plus qu'un clin d'oeil de Jim Jarmusch au chanteur et musicien du groupe "The White Stripes", cette scène s'affiche dans la continuité d'une collaboration de longue date entre les deux hommes. Déjà en 2003, le duo, Jack et Meg White, apparaissait dans le sketch "Jack shows meg his tesla coil", fragment du long-métrage "Coffee and cigarettes". La même année dans Interview Magazine, Jim Jarmusch prend la casquette d’un journaliste et s’entretient avec Jack White, décrivant "The White Stripes" comme le groupe le plus intéressant d’aujourd’hui. En 2006, ils sortent en vinyl une version remixée de leur morceau "Blue Orchid", orchestrée par Michel Gondry et Jim Jarmusch, et ce dernier réalise le clip de "Steady as She Goes", chanson de "The Raconteurs", deuxième groupe dans lequel officie Jack White.

Swinton Tilda - OLLA

Tilda Swinton - OLLA

Tilda Swinton - Vampire

Il faut souligner la qualité de l'interprétation. Tilda Swinton, évidemment. Que voulez-vous, c'est ma Meryl Streep à moi, ma "meilleure actrice du monde".

Cette actice recèle une espèce de mystère, capable d'être "la maman et la putain", susceptible d'incarner les fées comme les sorcières, trimballant son étange androgynie de rôle en role (jusqu'à jouer "Oralndo" de Virginia Woolf), et qui mériterait d'obtenur enfin un rôle "grand public" apr!s son parcours déjà exceptionnel. Il faudrait, par exemple, que la bande Sean Penn/George Clooney/Matt Damon/Brad Pitt/Ben Afflek... pense à lui offrir ce rôle, parce qu'elle a la trempe qu'il faut pour leur faire face.

John Hurt est lui impeccable, toujours avec ce "je ne sais quoi" de particulièrement émouvant, que seuls les grands acteurs savent distiller sans se compromettre dans la performance.

Tom Hiddleston

Tom Hiddleston est connu pour ses rôles dans "Archipelago" de Joanna Hogg (2010), "Thor" de Kenneth Branagh (2011), "The Deep Blue Sea" de Terrence Davies (2011), "Minuit à Paris" de Woody Allen (2011), "Cheval de Guerre" de Steven Spielberg (2012), "Avengers" de Joss Whedon (2012), et ici, il essaie, plutôt bien, d'être une sorte de nouveau Jared Leto. Ce rôle lui ouvrira des portes, et nous le retrouverons prochainement chez Michael Mann, Joanna Hogg, Paul Andrew Williams, Ben Wheatley et Guillermo Del Toro.

Le plaisir de retrouver, dans le rôle d'Ava, la jeune Mia Wasikowska, qui continue son ascension, après avoir été aux génériques de "Tout va bien, The Kids Are All Right" de Lisa Chodolenko, "Alice au Pays des Merveilles" de Tim Burton, "Restless" de Gus Van Sant (son plus beau rôle), "Jane Eyre" de Cary Fukunaga, "Albert Nobbs" de Rodrigo Garcia face à l'immense Glenn Close, "Des Hommes sans Loi" de John Hillcoat. Ici, pétulante, presque volcanique, et propose une nouvelle gamme de jeu, où encore une fois, elle excelle. Et je ne doute pas que les 6 films dans lesquels elle a déjà tournés et qui sortiront prochainement contribueront à accroître sa renommée.

Slimane Dazi - OLLA

Enfin, je voudrais souligner la présence de Slimane Dazi dans le rôle de Bilal, l'ami de Christopher Marlowe et d'Ève, à laquelle il fournit du sang, un rôle magnifique, celui du patron du bar "Les Mille et Une Nuits" à Tanger, protecteur des Arts et des artistes. Nous l'avons vu dans "Un Prophète" de Jacques Zudiard, "Rengaine" de Rachid Djaïdani, "Les Hommes Libres" de Ismael Ferroukhi, "De Force" de Franck Henry et "Je ne suis pas mort" de Mehdi Ben Attia (encore un des oubliés des César cette année !). Très bon choix de Jim Jarmush que Slimane Dazi, avec cette belle "gueule de cinéma" qui dessinent les plus beaux seconds rôles.

Quand Jim Jarmusch raconte une histoire de vampires, c’est pour le plaisir poétique de conjuguer le thème romantique de l’amour éternel avec les notes ironiques de la modernité et les métamorphoses mélancoliques du temps qui délabre les villes. Une atmosphère jazzy, pleine de nostalgie amoureuse et de désenchantement drolatique. Fable, à la mise en scène lascive et élégante, qui distille une belle mélancolie et une évidente nostalgie pour les années 1970, saupoudrées de clins d'oeil drôles et sarcastiques. Jim Jarmush invente sa propre mythologie, en prenant le contre-pied bien des clichés.

Tilda Swinton et Tom Hiddleston

Cantique crépusculaire à la louange de l’Art, "Only Lovers Left Alive" est autant le produit d’une mimesis (une "imitation" de la réalité) résignée que le reflet brisé de Jim Jarmusch. Bourré d’humour et nonchalant, ce nouveau film de Jim Jarmusch aurait très bien mérité le Prix de la mise en scène du Festival de Cannes. Il suffisait d’une excellente métaphore (ces vampires-dandys sublimes) pour que Jarmusch livre son film le plus séduisant et intime.

Film de songeur à la bande-son parfaite, "Only Lovers Left Alive" est le chant crépusculaire du dernier dandy du septième art. Une métaphore délicieusement morbide et pertinente de notre société décomposée. Pour le dire simplement, Jim Jarmusch signe un film d'amour anticonformiste de toute beauté, mais pas que : entre retour aux sources romantiques du mythe et prospection d'un désastre contemporain en cours, le film est une réflexion sur la survie en milieu hostile, un traité zen écrit dans le velours de la nuit pour se déprendre du bruit et de la fureur d'un monde qui ne sait que fuir en avant.