Gloria

Refaire sa vie...

A 58 ans, Gloria (Paulina Garcia) se sent toujours jeune. Célibataire depuis qu'elle est divorcée, un peut délaissée par son fils Pedro (Diego Fontecilla) et sa fille Ana (Fabiola Zamora) qui vivent désormais leur vie, elle fait de sa solitude, quand elle ne passe pas ses soirées chez son couple d'amis Luz et Hugo (Coca Guazzini et Hugo Moraga), une fête et passe ses nuits dans les dancings de Santiago.

Elle rencontre d'abord Marcial (Marcial Tagle), mais ça ne colle pas. Quand elle rencontre Rodolfo (Sergio Hernandez), tout change. Elle tombe amoureuse et s’abandonne totalement à leur passion tumultueuse. Traversée tour à tour par l'espoir et les désillusions, ce qui pourrait la faire sombrer va au contraire lui permettre d'ouvrir un nouveau chapitre de sa vie.

Je prête toujours une attention particulière au cinéma qui nous vient d'Amérique du Sud, qui, depuis quelques années, opère à un renouveau passionnant. C'est à l'occasion du Frstival de Berlin que j'avais entendu le plus grand bien de "Gloria", son réalisateur Sebastien Lelio et son actrice Paulina Garcia y ayant chacun reçu un prix. J'avais lu que le film était produit par Pablo Larrain, qui avait produit "4H44 Dernier jour sur terre" de Abel Ferrara avec Willem Dafoe que j'ai beaucoup aimé, et à qui l'on doit, à la réalisation, "Tony Manero" (2009), "Santiago 73 Post Mortem" (2010) et "No" (2012) que j'ai tous trois beaucoup aimés.

Sebastian Lelio est un peu un touche-à-tout du cinéma, scénariste, réalisateur, monteur, directeur de la photographie. Je n'ai vu de lui que "La sagrada Familia" (2005) où il exerce toutes ces fonction. Il a aussi réalisé "Navidad" en 2009 et "The Year of the Tiger" en 2011, que je n'ai pas vus.

Gloria - Paulina Garcia 1

Sebastian Lelio s’est directement inspiré de sa mère pour écrire son film avec son complice Gonzalo Maza. Il souhaitait mettre en lumière la génération de ses parents, oubliée selon lui par le cinéma, notamment pour des raisons historiques, où le régime de Augusto Pinochet de favorisait pas les Arts (c'est un euphémisme). Ce n'est que trois mois avant le tournage que l'équipe du film a mis la main sur le titre, qui fait également office de prénom pour l'actrice principale. En appelant l'héroïne Gloria, le réalisateur rend ainsi un hommage détourné à Gena Rowlands, la Gloria de John Cassavetes, et peut faire danser son actrice, à la fin du film, sur le titre éponyme d'Umberto Tozzi. Paulina Garcia a accepté le rôle de Gloria sans même avoir lu le scénario du film. Ce n’est même qu’après avoir obtenu l’aval de l’actrice que Sebastian Lelio et Gonzalo Maza ont commencé de rédiger ledit scénario, qu'ils achevèrent deux ans et demi plus tard.

Gloria - Paulina Garcia 5

Dès le début, Sebastian Lelio imaginait son héroïne avec des lunettes : "Quand il a fallu rationnaliser son look, j’ai travaillé avec un optométriste pour trouver le bon format de lunettes pour que ses yeux ne disparaissent pas derrière la monture". Pour construire le look de Gloria, le réalisateur s'est inspiré des mangas japonais, où les personnages ont des yeux sur-humains, les rendant davantage humains. La monture ronde des lunettes est également un clin d'oeil au film "Tootsie" de Sydney Pollack et "à ce personnage toujours souriant, vif, joyeux, drôle." Et force est de constater que Paulina Garcia assume pleinement les deux "maternités" de son rôle, celle de Geena Rowlands comme cette de Tootsie (Dustin Hoffman), grâce à un remarquable travail d'actrice.

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Avec beaucoup de finesse et d’humanité, Sebastien Lelio signe un rare portrait de femme mûre, forte et vulnérable, à la mélancolie solaire et à la vitalité généreuse porté par l'excellente Pauline Garcia. Il découvre les corps nus de ses sexagénaires sans en faire des tonnes sur le thème de "je montre des vieux à poil car je suis courageux et rebelle", et c'est aussi dans ces scène qu'on mesure son talent.

Dans cette émergence des forces vives, comme dans le déhanché de Gloria sur les pistes de danse, on perçoit l’avenir du Chili. En faisant du film un succès national, le public, pour une fois, ne s’est pas trompé. Je pense que cette chronique attachante, sincère, délicate et dépourvue de fioritures parvient à brosser le tableau d'un Chili en quête de modernité.

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Le film tient aussi et surtout grâce à son actrice extraordinaire, Paulina Garcia, une star au Chili. Peu d'ellipse. A chaque fois qu'on croit qu'on va quitter la salle, comme on sort de table, au moment des repas de famille, on est capté par un détail qui nous oblige à patienter tel un enfant qui attend le dessert. Le film agit agit comme afflux de sang régulier, qui redonne énergie et soif de vivre.

Le film m'a séduit aussi par son original féminisme. En génral, au cinéma, la lâcheté masculine est souvent l'apanage d' « adulescents » qui hésitent à s'engager, avancent puis reculent. Avec Rodolfo (Sergio Herdandez, excellent, vu récemment dans "No" de Pablo Larrain), c'est la même rengaine. Cet amoureux rêve de changement, mais il est faible... Dans cet hôtel, où Gloria vient de lui faire l'amour — belles scènes où le cinéaste filme sans fard des corps plus tout jeunes —, soudain, il n'est plus là. Volatilisé... jusqu'à la prochaine promesse.

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Beau portrait d’une quinquagénaire qui essaie de refaire sa vie dans le Chili contemporain. Beau portrait de femme tout en subtilité, porté par une merveilleuse actrice, “Gloria” vous séduira pas son intelligence et sa modernité. C’est la liberté de Gloria qui fend le paysage, précaire embarcation entre crêtes et creux triomphant par la force de sa détermination à vivre. Délicat, sensible, doté d’un sous-texte politique évident – c’est le Chili tout entier qui veut refaire sa vie, après des années de dictature -, "Gloria" vous touchera au cœur dans un éclat de rire, comme une balle de peinture qui explose contre le mur de la maison de l'amant déchu, dans une scène jubilatoire.

Présenté en compétition officielle et nominé pour L’Ours d’Or à Berlin en 2013, le long-métrage n’est pas reparti bredouille. En effet, Paulina Garcia a été désignée Meilleur actrice du prestigieux festival pour son incarnation de Gloria, recevant ainsi L’Ours d’Argent. Un titre qu’elle a également reçu à l’occasion du Festival International de Hawaï. De son côté, Sebastian Lelio a remporté le Prix du Jury Oecuménique à Berlin.

N'hésitez-pas, c'est LE "feel-good movie" à voir, parce qu'il est libre, parce qu'il est émouvant, parce qu'il est délicat, parce qu'il est intelligent... Et croyez-moi, aucune comédie française actuelle ne peut rivaliser avec cette pépite qui respecte les spectateurs autant que son héroïne.