Les Chiens errants

Un père (Lee Kang-sheng) et ses deux enfants (le fils incarné par Li Yi-Cheng, la fille incarnée par Lee Yi-Chieh) vivent en marge de Taipei, entre les bois et les rivières de la banlieue et les rues pluvieuses de la capitale.

Le jour, le père gagne chichement sa vie en faisant l’homme sandwich pour des appartements de luxe pendant que son fils et sa fille hantent les centres commerciaux à la recherche d’échantillons gratuits de nourriture.

Un soir d'orage, il décide d'emmener ses enfants dans un voyage en barque...

Le réalisateur taïwanais Tsai Ming-Liang ne nous est pas inconnu, puisque nous lui devons, entre autres, "Vive l'Amour" (1994), "La Rivière" (1997), "Et là-bas, quelle heure est-il ?" (2001), "La Saveur de la Pastèque" (2004) et "I don't want to sleep alone" (2006). C'est un très grand formaliste, particulièrement talenteux.

Le véritable nom du film est "Jiao you", ce qui pourrait se traduire par "Rencontres", et qui se rapproche plus de la volonté du réalisateur à ne pas simplement raconter une histoire, mais d'illustrer des interactions sociales. Cependant, il y a bien une scène dans le film où une femme (Shi Chen) s'occupe de nourrir les chiens errants du quartier.

Le cinéaste dit avoir souvent pensé à cette phrase de Lao Tseu pendant le tournage de son film : "Le ciel et la terre n'ont point d'affection particulière. Ils regardent toutes les créatures comme le chien de paille du sacrifice." (Tao Te King, chapitre 5). Les chiens de paille de Jaio You, ce sont ces abandonnés de la société, un père et ses deux enfants perdus qui doivent malgré tout tenter de vivre, de survivre.

Les Chiens errants - hommes sandwichs

Certains passages du film peuvent faire penser au chef d'oeuvre "La Nuit du Chasseur" de Charles Laughton. Seulement, les places seraient inversées, sans présence maternelle et le père tentant de protéger et non de détruire les enfants. Tsai Ming Liang revendique cette source d'inspiration et ajoute qu'il s'agit d'un de ses films préférés.

La musique tient une part aussi importante que la ville de Taipei dans "Les Chiens errants" C'est Tu Duu-Chui qui l'a conçue la bande sonore du film, et qui a enregistré tous les sons qui la composent en extérieur. C'est un technicien chevronné, connu pour avoir composé toutes mes musiques des réalisation de Tsai Ming-Linag, ainsi que pour ses travaux avec les cinéastes de la Nouvelle Vague taïwanaise comme Edward Yang et Hou Hsiao Hsien.

Les Chiens errants - au lit

Les Chiens errants - la femme et les enfans

Les Chiens errants - le père, la fille, le fils

Ce ne sont autres que les acteurs fétiches du réalisateur qui tiennent les rôles de l'homme et de la femme, Lee Kang-sheng (dans la totalité de ses 13 films !) et Shi Chen (dans 7 de ses films), actrice qui a aussi joué dans le beau "Three Times" de Hou Hsiao Hsien en 2004. Il sont sublimes.

"Les Chiens errants" est un film sublime qui organise la circulation entre le monde des vivants et celui des morts, entre espace physique et espace mental, entre rêve et réalité. Dès le premier plan le spectateur est plongé dans un état de quasi-hypnose dont il ne sortira pas. L’intrigue s’efface au profit de toutes les dimensions créatives d’un artiste qui revient aux motifs et ne se répète jamais. C'est une fable âpre sur la misère contemporaine, poussée aux limites du formalisme par son maître d’oeuvre Tsai Ming-Liang. Lorsqu'il s'agit du père et de son épouse, un plan-séquence stupéfiant, d'au moins un quart d'heure, les montre l'un derrière l'autre, lui hébété d'alcool, elle le regard fixe, éperdu. Ils semblent séparés à tout jamais, mais le fait qu'ils se projettent ensemble dans le même néant offre une lueur bouleversante.

Les Chiens errants - le repas

"Les Chiens errants" se compose d’un assemblage de matériaux bruts qui forment l’absolu du cinéma : des plans, des lumières, des sons, des corps. À quoi s’ajoute naturellement cet élément dont le réalisateur est peut-être le plus grand maître contemporain : le temps.

Ce film est un chef d'oeuvre.