Portrait of Jason

En représentation permanente...

"Portrait of Jason" a été tourné une nuit de décembre 1966 dans la chambre qu’occupe alors Shirley Clarke au mythique Chelsea Hotel à New York. Seul face à la caméra, Jason se met en scène, interprète les personnages croisés lors d’une vie qu’il s’est partiellement inventée depuis son enfance et se raconte, une bouteille de scotch et une cigarette à la main. Portrait d’un homme au parcours hors normes, ce film de Shirley Clarke dresse aussi en filigrane un tableau lucide de la société américaine des années soixante.

Nous devons à Shirley Clarke deux autres films : "The Connection" (1961), film documentaire toutefois plus scénarisé que "Portrait of Jason", sur les dealers dans Greenwich Village à New York, ainsi que "The Cool World" (1964). Elle "joue" dans ses films, comme elle a joué dans "Walden" de Jonas Mekas et dans "Lions Love (...and Lies)" de Agnès Varda (1969).

Le tournage de "Portrait of Jason" a duré exactement douze heures : en effet, Shirley Clarke, la réalisatrice, a commencé l'enregistrement à 21 heures le samedi 3 décembre 1966, et a arrêté sa caméra douze heures plus tard, à 9 heures le dimanche matin. Une technique avant-gardiste et propre au cinéma vérité dont le film est un spécimen.

Au départ, la cinéaste souhaitait que Jason L. Holliday soit le seul à parler. Toutefois, sa voix, celle de son partenaire de l'époque Car Lee, ainsi que celles des autres membres de l'équipe de tournage sont présentes dans le montage final. Selon elle, il est devenu évident, au regard des rushes dont elle disposait, que ce qui s'était passé devant sa caméra cette nuit-là devait inclure toute l'équipe.

C'est grâce à la campagne de financement participatif ("crowdfunding" ) lancée sur le site Kickstarter que le film a pu être restauré, et ainsi projeté à nouveau en 2013 dans un certain nombre de salles. La campagne de Kickstarter a en effet permis de lever la somme de 26000 dollars.

Ce documentaire, qui sort enfin dans les salles françaises, marque une rupture dans le parcours de la cinéaste. C'est là tout la modernité de ce film qui emploie les moyens du "cinéma-vérité" pour mettre ne scène un personnage en représentation permanente.

Alors le dispositif peut troubler, Jason L. Holliday peut agacer à narrer sa vie réinventée, fumant cigarette sur cigarette et de plus en plus émèché au fil des heures, il n'en est pas moins intéressant, laissant très bien entrevoir ce que fut l'ébullition intellectuelle dans le New York des années 1960. 

Le film nous interroge sur la place accordée aux personnages "interlopes", à la marge, tant dans la vie que dans le cinéma.