Eastern Boys

Un amour sans papiers.

Daniel (Éric Rabourdin), un quinquagénaire aisé, aborde le jeune Marek (Kirill Emelyanov), immigré clandestin venu d'Europe de l'Est, dans une gare parisienne où ce dernier traine avec sa bande.

Charmé, désireux de coucher avec, il lui propose de le retrouver chez lui le jour suivant, et lui donne son adresse, à Montreuil, dans la proche banlieue parisienne.

Mais lorsque Daniel ouvre la porte de son appartement le lendemain, il est loin d’imaginer le piège dans lequel il s’apprête à tomber et qui va bouleverser sa vie, puisque Marek débarque avec sa bande, qui n'entend rien de moins que tout lui voler.

Et malgré la situation, Daniel continue d'être attiré par Marek, cette attraction se révélant réciproque, mais difficile à concrétiser, Marek étant sous le joug de sa bande, peu libre de ses mouvements, parce que "le chef" Boss (Danil Vorobyev, effrayant), dissimule son passeport.

Daniel et Marek pourront-ils échapper à cette bande, et tenter de vivre leur amour ?

Je continue de rattraper mon retard, depuis le petit bureau dans notre cabine. Il m'est impossible de passer vite sur ce passionnant film français qui sort du cadre habituel du cinéma hexagonal. Un amour homosexuel, 25 ans d'écart entre les deux amants, un contexte social que ne renieraient pas les Frères Dardenne, Philippe Lioret, Laurent Cantet, Xavier Beauvois, Lucas Belvaux et quelques autres.

Il me faut donc revenir sur le réalisateur de ce petit bijou, Robin Compillo, peu connu du grand public. C'est un excellent monteur, qui a oeuvré sur "Ressources Humaines" (1999) de Laurent Cantet avec Jalil Lespert, "Qui a tué Bambi ?" (2003) de Gilles Marchand avec Sophie Quinton et Laurent Lucas ; c'est aussi un très grand scénariste, à qui nous devons notamment "L'emploi du Temps" (2001) de Laurent Cantet avec Aurélien Recoing, "Vers le Sud" (2005) de Laurent Cantet avec Charlotte Rampling, "Entre les Murs" (2008), toujous de Larent Cantet, d'après et avec François Bégaudeau. Enfin, il a réalisé "Les Revenants" avec Géraldine Pailhas et Jonathan Zaccaï. Ce parcours est important, parce qu'il expose nombre de caractéristiques qui font de "Eastern Boys" un excellent film.

Éric Rabourdin

Ensuite, il me faut revenir sur Olivier Rabourdin qui se voit ici, selon moi, offrir son plus beau rôle. C'est un acteur très populaire, parce qu'il a joué dans de très nombreuses séries françaises, laissant dans l'ombre sa carrière au cinéma. Pourtant, on l'a vu devant les caméras de Manoel De Oliveira, Cédric Klapisch, Catherie Corsini, Luc Besson, Christophe Honoré, Arnaud Desplechin, Jérôme Bonnell, Gela Babluani ("13 Tzameti", superbe !), Valeria Bruni Tedeschi, Philippe Lioret, Anne Le Ny, Alain Corneau, Xavier Beaucois, Gérald Hustache-Mathieu, Woody Allen, Vianney Lebasque... Nous le retrouverons prochainement dans "La Rançon de la Gloire" de Xavier Beauvois avec Benoît Poelvoorde, "Gaz de France" de Benoît Forgeard avec Philippe Katerine, "De Guerre Lasse" de Olivier Panchot avec Jalil Lespert...

La réalisation est superbe, tant dans les scènes "larges" à la Gare du Nord avec la valse de Marek et ses copains, que dans les scènes plus exiguës dans l'appartement de Daniel ou dans l'hôtel où vivent les jeunes immigrés. Tous les cadrages sont très étudiés, sans que cela confine au maniérisme. Autrement dit, on retrouve, très bien assimilé, le talent de Philippe Lioret sur "Welcome" et celui de Laurent Cantet sur "Entre les Murs".

Architecturalement impressionnant, visuellement élégant, "Eastern Boys" a l'indéniable mérite de fuir les héros empathiques et les discours préfabriqués pour sonder les corps (magnifiquement filmés), jouer avec la peur sans pour autant négliger d'interroger l'éthique du spectateur. Âpre histoire d’amour entre un quinquagénaire bourgeois et un jeune sans-papiers d’Europe de l’Est, doublée d’une étude fascinante des rapports de domination entre les hommes.

Robin Compillo propose une oeuvre troublante et dérangeante, d’une belle acuité psychologique et esthétiquement probante. C'est une réussite. Sur cette France des miséreux qui errent sans but dans les gares, sur l'homosexualité, sur la paternité, sur la solitude, aussi, et les liens qui se tissent, néanmoins, entre les êtres, le réalisateur pose un regard aiguisé, en vous accrochant à votre siège dès la première scène jusqu'au dénouement de son histoire, servie magnifiquement par Éric Rabourdin et le jeune Kirill Emelyanov.

À voir, pour tant de raisons !