States of Grace

Short Term 12

Cette adolescence à la marge...

Sensible et déterminée, Grace (Brie Larson) est à la tête d'un foyer pour adolescents en difficulté qu'elle gère avec Mason (John Callagher Jr, qui propose un évantail de jeu remarquable) avec lequel elle entretient une relation amoureuse et dont elle est enceinte, et le nouveau venu Nate (Rami Malek). Parmi les jeunes membres de son équipe, diversement expérimentés, la solidarité et le bon esprit sont de mise.

Ils prennent soin, du mieux qu'il peuvent, de Marcus (Keith Stenfield), Luis (Kevin Hernadez), Sammy (Alex Calloway), tâchant de répondre aux nécessités et aus impératifs recadrages de chacun. Jusqu’à l’arrivée soudaine d’une fille tourmentée, Jayden (Kaitlyn Dever) qui ignore les règles du centre et renvoie Grace à sa propre adolescence, comme étant le miroir de son passé… un passé pas si lointain.

Destin Daniel Cretton est en terrain familier avec "States of Grace". Non seulement le film est inspiré de sa vie en tant qu'éducateur dans un centre de jeunes à problèmes, mais il avait déjà écrit et réalisé le court-métrage du même nom en 2008 avant de l'adapter en long-métrage. Il retrouve l'un des comédiens qui avait tourné avec lui dans le court-métrage de "States of Grace" : Keith Stanfield. Entre les deux, Destin Daniel Cretton avait réalisé "I Am Not a Hipster", en 2012, très remarqué à Sundance. Auparavant, bien avant de se lancer dans la réalisation de longs-métrages de fiction, Destin Cretton avait réalisé des documentaires notamment pour les chaînes HBO et Discovery Channel.

Le but de "States of Grace" n'était pas de faire un documentaire mais un film inspiré de situations réelles. Le tournage d'un documentaire aurait été trop compliqué à cause des autorisations trop difficiles à obtenir compte tenu de la situation dans laquelle se trouvent ces jeunes : "Toutes les histoires du film partent d’une base documentaire, elles sont tirées de confessions que j’ai pu recueillir. Mais tout est revisité, réécrit, et c’est tant mieux : je ne voulais pas exploiter la vie de ces gens. Tout ce que vous voyez et tout ce que vous entendez dans le film est scénarisé. Il n’y avait pas d’improvisation."

Destin Daniel Cretton explique que le documentariste Steve James a été sa principale inspiration pour la réalisation de States of Grace. Le réalisateur puise également ses influences chez des cinéastes comme Lars von Trier ou Thomas Vinterberg. Je ne saurais lui reprocher de telles références !

Si je propose deux affiches, c'est parce que je considère que nous sommes devant deux films différents, selon qu'on consdère le titre originel, "Short Term 12" ou l'autre titre, plus commercial, "States of Grace".

Short Term 12 - Brie Larson

Short Term 12 - Kaitlyn Dever

Je commence par "States of Grace", qui m'intéresse beaucoup moins. C'est l'histoire de la jeune éducatrice Grace qui doit faire face à la violence souvent contenue, et parfois exprimée, de l'adolescente Jayden, qui connaît des difficultés, parce que son père ne plu prête pas suffisamment attention. 

Comme Jayden renvoie à Brie sa propre adolescence difficile, dont elle prend enfin conscience, probablement parce qu'elle est enceinte, dont elle va comprendre tous les remous.

Et c'est Jayden qui va apprendre à Brie, en puisant dans sa réflexion et dans sa colère, les armes pour combattre la peternité défaillante dont elle est la victime, tant par la violence que par le viol probable. Et la jeune fille de s'armer d'une batte de baseball (vous aurez compris la métaphore phallique), pour fracasser l'automobile (vaus aurez compris l'autre symbole phallique). Soit. C'est bien fichu, c'est bien joué, mais selon moi, ça reste simpliste.

Short Term 12 - States of Grace

J'en viens maintenant à ce qui m'intéresse bien davantage, "Short Term 12" (le nom du centre). Comme l'illustre la photographie que j'ai utilisée, il s'agit d'un groupe d'adolescents en difficulté que tente d'aider, de guider, d'instruire... un collectif d'éducateurs. Car le film propose alors des regards multiples, d'un adolescent sur les autres adolescents et les éducateurs, d'un éducateur sur les autres éducateurs et les adolescents. De la multiplicité de ces regards croisés dépend l'avancée, le progrès de ces adolescents vers une vie moins fermée, moins violente.

Short Term 12 - Brie Larson 2

Short Term 12 - John Callagher Jr

Short Term 12 - John Gallagher Jr1

Short Term 12 - Rami Malek

Du côté des éducateurs, Grace (Brie Larson, à gauche), Mason (John Callagher Jr, les deux photographies au centre) et Nate (Rami Malek, à droite). Ils viennent tous trois de séries TV. Ensuite, Brie Larson a joué dans "Pyjama Party" de Joe Nussbaum (2004), "30 ans sinon rien" de Gary Winick (2004), "Greenberg" de Noah Baumbach (2010), "Scott Pilgrim" de Edgar Wright (2011) et plus récemment dans "Don Jon" de et avec Joseph Gordon-Levitt (2013). Dans son rôle de responsable du centre et d'éducatrice attentive à tous, elle est très bien. En revanche, mais cela tient probablement plus à cette part de son rôle qu'à son jeu, je suis plus circonspect sur son introspection.

Rami Malek est une "figure montante" de Hollywood. Il a joué dans "La nuit au musée 1 & 2" de Shawn Levy (2006 & 2009), deux épisodes de "Twiglight", "Revaltion 1 & 2" (2011), "Il n'est jamais trop tard" de Tom Hanks (2011), "The Master" de Paul Thomas Anderson (2012), "Battleship" de Peter Berg (2012), "Les Amants du Texas" de David Lowery (2013), "Oldboy" de Spike Lee (2013) et "Need for Speed" de Scott Waugh (2014). Il incarne brillamment un Nate qui accepte de rester en retrait, effectuant un travail de fond, très réfléchi, pour aider et guider les adolescents.

Enfin, selon moi le soleil du film, John Callagher Jr dans le rôle de Mason. Attentif, chaleureux, rieur, prompt à faire de simples anecdotes des occasions d'apprendre toujours davantage, jamais replié sur soit, tout en ouverture et en réconfort. L'acteur sait être réfléchi et spontané, sérieux et joueur, discret et à fleur de peau, vibrant de multiples émotions. C'est le moins connu des trois, malgré son rôle dans "Whatever Works" de Woody Allen (2009), qui ne fut suivi que par des contributions dans "Jonah Hex" de Jimmy Hayword (2010) et "Margaret" de Kenneth Lonergan (2011). Il aurait toute sa place dans le cinéma magnifique de Noah Baumbach ("Les Berkman se séparent"), de Kelly Reichardt ("Old Joy"), de James Pansoldt ("The Spectacular Now")... et j'espère le revoir bientôt sur grand écran.

Short Term 12 - Keith Stanfield

Short Term 12 - Kaitlyn Dever 2

Short Term 12 - Kevin Hernandez

Short Term 12 - Alex Calloway

Quant aux adolescents, qui malgré l'aspect documentaire et le côté "naturaliste" de leur jeu, nous proposent bien un travail d'acteurs. Keith Stenfield (Marcus), Kaitlyn Dever (Jayden) pour laquelle il n'y a aucun souci à se faire, elle est un des archétypes de la jeune actrice susceptible de séduire Hollywood, Kevin Hernandez (Luis), et l'énigmatique Alex Calloway (Sammy, ce jeune adolescent traumatisé par la mort de sa soeur, confiné dans son mutisme) sont tous parfaits. Il n'est pas anodin que ce soit le jeune Alex Calloway qui ouvre et clot le film, avec une force symbolique que je vous laisse le plaisir de découvrir.

Cette écriture, mêlant brillamment l'intime et la sphère publique, un montage précis, la fulgurance d'une mise en scène soignée et une interprétation magistrale font de ce "Short Term 12 - States of Grace", l'un des plus beaux films de ce printemps. Le film a la force de rendre chaque spectateur proche de personnages décrits avec une grande justesse, éducateurs comme adolescents.

Ce drame est un condensé d'émotions positives, malgré son sujet périlleux. Jamais d'opportunismes, de complaisance ou de pathos. On est emporté par le "réalisme fictionnelle" des situations, la fluidité de la narration et la force de l'interprétation.

Destin Daniel Cretton filme avec sa tête et son cœur, conte avec ses tripes et réussit de fait l’impossible : transformer un sujet douloureux en feel-good movie. On se surprend même à se demander si on ne serait pas face à un documentaire. Et non, juste dans un petit film indépendant estampillé Sundance qui, sans en avoir l’air, atteint une vérité humaine de plus en plus rare dans le cinéma étasunien.