Sarah prèfère la course

Cours Sarah, cours !

Sarah (Sophie Desmarais) est une jeune athlète de course de demi-fond.

Sa vie bascule lorsqu’on lui offre une place dans le meilleur club d’athlétisme universitaire de la province, à Montréal, loin de sa banlieue natale de Québec. Ce qui implique qu'elle va devoir quitter sa mère Isabelle (Hélène Florent), mais aussi envisager de se trouver un petit boulot afin de subvenir à ses besoins.

Elle trouve une autre solution que lui souffle son ami Antoine (Jean-Sébastien Courchesne) : pour toucher une bourse du gouvernement, Sarah et Antoine. L'idée n'était pas si mauvaise, mais Antoine, sans qu'il ait osé le dire dès le départ, éprouve pour Sarah bien davantage que de simples sentiments amicaux. Et là, tout va s'embrouiller...

Le mariage avant l’amour, Sarah fait tout à l’envers, alors même que sa rivale à la course, Zoey (Geneviève Boivin-Roussy), l'attire de plus en plus.

Elle cherche à se construire et s’entête, car elle préfère la course, discipline où elle ne cesse de progresser, grâce à son bienveillant entraîneur, Madame McGill (Micheline Lanctôt).

Le scénario de "Sarah préfère la course" a commencé à être écrit lorsque Chloé Robichaud était encore étudiante. Ainsi, même si le film sort après son court métrage multi primé "Chef de meute" (2012), celui-ci a été scénarisé bien avant. Le film garde par ailleurs la trace de l'expérience vécue en tant qu'étudiante par la réalisatrice.

"Sarah préfère la course" est le premier long-métrage qu'elle réalise. Nommé au Festival de Cannes 2013 dans le cadre de la section "Un Certain Regard", il assure la digne la continuité des courts-métrages de la réalisatrice canadienne puisque trois d'entre eux avaient également été nommés au Festival en 2010, 2011 et 2012.

Elle confie qu'elle se laisse guider par son intuition lors de la préparation du tournage. Cependant, tous les plans sont dessinés et de nombreuses photos sont prises durant les repérages : "Je me demande pourquoi ce plan-là ? Que révèle t-il de mon personnage, de son état ? Pourquoi cette couleur ? Pourquoi ce costume ? Je réfléchis énormément à tout et cela a toujours été ainsi d’un film à l’autre. Je pense que la mise en scène doit refléter l’état d’âme de mes personnages."

Sarah - Desmarais et Boivon-Roussy

Sarah - Desmarais et Courchesne

Les souvenirs de Sarah dans le film sont construits comme des vignettes qui reviennent au contact d'un stimuli. Comme elle court beaucoup, les souvenirs sont également formés grâce aux sensations de son corps et les images sont accordées en conséquence : "Sarah vit beaucoup de choses avec son corps. Ses pieds sont un peu son outil de travail. Donc ces vignettes correspondent également à ceux que ses pieds ont pu toucher, comme le trottoir…", confie la cinéaste. L'idée de faire surgir les souvenirs à partir d'une sensation physique est excellente, car elle permet un montage cinématographique très original, un peu "proustien" en quelque sorte. Le principal enjeu pour la réalisatrice était de filmer des personnages qui ont du mal à exprimer leurs émotions : "au cinéma, on a tendance à vouloir montrer facilement les émotions. Mais quand on les vit en dedans, on n’a pas envie de les montrer aux autres. C’est un défi." Et aussi étrangement que cela puisse paraître, la difficulté à exprimer ses émotions est très cinégénique, parce qu'il faut montrer le mécanisme intérieur qui aide finalement à cette expression.

Aucun morceau original n'a été composé pour la bande son de "Sarah préfère la course". Les musiques entendues sont des chansons que la réalisatrice avait en tête lors de l'écriture et du tournage : "L’usage de la musique est minimaliste : elle apparaît pour illustrer l’état d’esprit de Sarah quand elle court. Elle flotte. Je n’avais pas envie de tapisser le film de musique pour faire ressentir des émotions." Et là encore, c'est une très bonne idée de la part de Chloé Robichaud parce qu'elle ne "manipule" pas le spectateur, elle le laisse expérimenter les états d'âme de l'héroïne sans le forcer.

Sarah - Micheline Lanctôt

 

Le film, même s'il compte sur des appuis tels que Hélène Florent (dans le rôle de la mère de Sarah) et surtout sur l'excellente et radieuse actrice-scénariste-réalisatrice Micheline Lanctôt (dans le rôle de son entraîneur, photo ci-contre), s'appuie sur le trio que forme les trois jeunes personnages, Sarah, Antoine et Zoey, respectivement incarnés par Sophie Desmarais, Jean-Sébastien Courchesne et Geneviève Boivin-Roussy, chacun dans un mode d'xpression qui lui est propre. 

 

Sarah - Sophie Desmarais

Sarah - Desmarais Sophie

Sarah préfère la course - Sophie Desmarais

Tout d'abord, Sophie Desmarais. Le film repose essentiellement sur elle. La jeune actrice s'est entraînée pendant plus de six mois pour obtenir la silhouette et acquérir la technique d'une coureuse de demi-fond, et ce travail a porté ses fruits, puisqu'elle est très pertinente dans le rôle. Car il n'était pas évident au départ qu'une jeune actricce parvienne à l'espression de ses sensations et de ses sentiments à partir de l'appréhension de son corps. Les sensations physiques aident à l'expression des états d'âme. Pari tenu. Sophie Desmarais n'est pas très connue, bien qu'elle compte, depuis 2003, onze films à son actif, soit un par an, dont un petit rôle dans "Les Amours Imaginaires" de Xavier Dolan en 2010. En toute logique, des rôles de plus en plus étoffés devraient lui être proposés.

Sarah - Geneviève Boivin-Roussy

Sarah - Jean-Sébastien Couchesne

Ensuite, sa rivale à la course mais en même temps celle qui fait battre son coeur, la lumineuse Geneviève Boivin-Roussy (à gauche). Le personnage qu'elle incarne, Zoey, à l'opposé de Sarah, n'a aucune peine à exprimer ses sentiments : elle est attirée par Sarah, le dit et le chante, avec subtilité, sans jamais s'apesantir, avec une belle forme de légèreté malicieuse. Geneviève Boivin-Roussy, dont le visage rappelle un peu celui de Laure Marsac, a joué dans "La Maison du Pêcheur" (2011) de Alain Chartrand.

Enfin, l'ami qui voudrait tant être plus qu'un ami, Antoine, est incarné par l'excellent Jean-Sébastien Courchesne. Il a déjà joué sous la direction de Chloé Robichaud dans le court métrage "Chef de Meute". Mais surtout, je l'ai découvert dans un film qui m'avait beaucoup plu, une tragédie sur le thème de l'amour fraternel, "Jo pour Jonathan" de Maxime Giroux en 2010, où il excellait. Tout comme il excelle dans le rôle d'Antoine, dont les sentiments sont clairs et sans ambiguité, mais qui ne peut les exprimer, parce qu'il sait qu'ils déplairont vivement à Sarah. L'acteur propose donc un jeu très contenu, très retenu, l'expression de ses sentiments toujours au bord des lèvres. Il est brillant dans les scènes les plus délicates, y compris la très difficile scène "de sexe", difficile car laborieuse, puisque dans les bras consentants d'une Sarah qui accepte ce qu'elle sait qu'elle finira par refuser définitivement. Jean-Sébastien Courchesne est solaine et lunaire à la fois, ni beau ni insignifiant, lumineux d'un sourire éclatant, brillant d'un jeu délicat sur une partition particulièrement difficile. Le revoir sur grand écran dans un beau grand rôle serait une très belle surprise. Amis réalisateurs...

Cet intéressant premier film tente de cerner un mystère sans chercher à le décortiquer pour faciliter le regard du spectateur. Il y parvient grâce à une scénographie très précise, et l'interprétation remarquable de Sophie Desmarais. Un film qui se coule dans l’inexprimé de son personnage principal. Et ce parti pris est tenu de bout en bout. Sa lenteur, en forme de temps suspendu aux indécisions de son héroïne, est d'une délicatesse rare.

Chloé Robichaud se soustrait au verbiage mainstream pour toucher à une forme d’extase douloureuse, éminemment sensorielle et mentale, comme son héroïne emportée dans un inlassable marathon que seule la mort pourrait rompre. "Sarah préfère la course" ce titre devient l'antenne de ce film singulier, qui affiche sans ostentation son minimalisme volontaire, son parti pris délibéré de basse intensité, pour dessiner un portrait de jeune fille achevé et émouvant.

Il y a dans "Sarah préfère la course" beaucoup d’inspirations disséminées, de justesse et de science de ses tensions contenues pour ne pas voir de sa réalisatrice une figure à suivre bien au-delà de ce film où il n’est, du reste, question que d’ajuster son élan et de trouver sa juste cadence - un souffle à soi.

Deux petites pépites dans la semaine, "L'armée du salut" et "Sarah préfère la course", et dans chacune d'elle l'éclat délicat de la difficulté à exprimer ses sentiments, ses états d'âme.