La Chambre Bleue

- Dis- moi Julien, si je devenais libre,  tu te rendrais libre aussi ?
- Tu dis ?...
Un homme, Julien Gahyde (Mathieu Amalric, inquiétant à souhait) et une femme, Esther Despierre (Stéphanie Cléau, la compagne d'Amalric à la ville, qui a co-écrit avec lui le scénario), une amie d'enfance revenue dans sa vie, s’aiment en secret dans une chambre, se désirent, se veulent, se mordent même. Puis s’échangent quelques mots anodins après l’amour.
Du moins l’homme semble le croire.
Car aujourd’hui arrêté, suite au meutre de son épouse Delphine (Léa Drucker, superbe de retenue, toute en regards) face aux questions d'un spsychologue (Blutch), du capitaine de gendarmerie (Serge Bozon) et du juge d’instruction (Sébastien Poitrenaux, excellent), Julien cherche les mots.
- « La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après-coup. »
Que s’est-il passé, de quel crime est-il accusé ?...

Il était hors de question pour moi de céder aux affligeantes sirènes de "Grace de Monaco" de Dahan qui m'avait déjà affligé avec "La Môme", no à celles d'un énième "Godzilla", qui pourtant investissent les salles de leur médiocrité. J'ai donc fait au fil de l'eau des sorties, avec "Ligne d'eau", "La Chambre Bleue" et "The Homesman", presque au rythme de Cannes.

La Chambre Bleue - Corps

Pour son cinquième long-métrage, l'acteur et réalisateur Mathieu Amalric adapte un roman policier homonyme de Georges Simenon. Paru en 1964, son auteur l'a écrit à une vitesse lumière, d'avril à mai 1963. Alors que l'intrigue du récit prenait place dans les années 1960, le scénario d'Amalric se déroule, lui, à notre époque. Si les droits d'adaptation du roman étaient encore libres quand Mathieu Amalric s'attacha au projet, ce ne fut pas le premier intéressé. En effet, d'autres réalisateurs comme Maurice Pialat, Claude Chabrol, et André Téchiné avaient envisagé de l'adapter au cinéma. C'est dire tout ce qu'il y a potentiellement de cinématographique dans le roman.

Le tournage de "La Chambre bleue" a pris pour cadre les Sables-d'Olonne en Vendée en juillet 2013 mais également les villes de Luché Pringé et La Flèche dans la Sarthe. Pour s'imprégner au mieux de l'univers de Georges Simenon, l'équipe du film s'est même installée dans l'hôtel des Roches-Noires situé au coeur de la baie des Sables-d'Olonne, un établissement où l'écrivain belge avait séjourné en 1944.

Mathieu Amalric a tourné dans l'urgence, sans obtenir les aides des commissions de financement, droits télévisuels du cinéma français. L'équipe du film a également été réduite, composée d'environ quinze personnes seulement, et il a même assuré de son propre chef la distribution. Enfin, le budget du long-métrage est estimé à 1 million d'euros, ce qui est très peu, mais qui prouve qu'on peut encore faire de l'excellent cinéma sans pagaille de millions.

Amalric a opté pour un format d'image 1:33, le format des films muets notamment utilisé par Charles Chaplin, et surtout, récemment, par Gus Van Sant pour le magistral "Elephant" ou par Wes Anderson dans le merveilleux "The Grand Budapest Hotel". Le cinéaste confie avoir hésité, avec son chef-opérateur, avec le format Cinémascope : "On vit dans une époque où tout est allongé, il n’y a qu’à voir le format des cartes postales qu’on vend désormais. Dès lors, prenons le contrepied. Et puis la sensualité du Cinémascope ne semblait pas convenir à cette relation. On a décidé de privilégier les plans fixes, mais sans religion. Cela peut relever de la blague, mais sincèrement l’esthétique vers laquelle on tendait n’était guère éloignée de celle de "L’Inspecteur Derrick", des choses aussi simples que ça. Pas d’harmonie, plutôt des secousses. Pas de mise en scène ostentatoire, juste pouvoir suivre une histoire, au premier degré."

La Chambre Bleue - Mathieu Amalric

La Chambre Bleue - Léa Drucker

La Chambre Bleue - Stéphanie Cléau

Cette adaptation de Mathieu Amalric respecte dans les grandes lignes le roman éponyme de Georges Simenon (que j'ai lu il y a bien longtemps, en 1978, pendant ma convalescence après l'appendicite !). Et ce dès la première séquence. Mathieu Amalric et Stéphanie Cléau sont complémentaires, dont les corps son superbement filmés, dans une sorte d'érotisme froid, très élégant (photographie di-dessus). Léa Drucker et Laurent Poitrenaux complètent idéalement la distribution. Il ptopose à chaque personnage sa note de bleu, nous renvoyant peut-être (malgré lui) à ce qu'aurait pu et du faire Abdellatif Kéchiche dans "Adèle" (tiré de "Le bleu est une couleur chaude", la BD de Julie Maroh). Amalric, c'est assez audacieux, ne "guide pas le spectateur", le laisse à sa circonspection, l'abandonne aux personnages, le renvoie à son intime conviction, ce qui induit une forme de suspense particulièrement original. Et ce suspense est excellemment relayé par l'incarnation et l'interprétation "en sourdine" de toute la distribution.

Avec ce film dévitalisé, un peu crypté, qui a quelque chose de fascinant, presque de lynchien, notamment grâce à sa forme virtuose (photographie, cadrages) Amalric prend le risque de désorienter les spectateurs. Cette prévalence de la forme sur le fond génère un trouble qui ne vous quitte pas. Qu'il filme la forêt, la chambre d'hôtel, la maison de Julien et Delphine, ou la salle du tribunal (bleue elle aussi), il ne brade rien, laissant ses personnage à une sorte de palpitation lente, presque oppressante, qui distille une délicieuse angoisse. Georges Simenon serait, je pense, satisfait.

Le film est court (75 minutes seulement), incarné et passionnant. C'est beaucoup plus et mieux qu'un simple exercice de style. Sa présence à Cannes dans la section "Un certain regard" est pleinement justifiée et appropriée, celui de Mathieu Amalric étant si particulier...