Hebus fumée cigarette

Intime, extime.

J'ai toujours adoré cette photographie de Hebus, mon Prince of Persia, mon Darius, mon Soliman le Magnifique... Je m'en rappelle précisément l'instantané. Nous portions le même lainage, rapporté de Bruxelles de chez Martin Margiela. Nous fumions. Nous lisions René Char, pour la beauté de sa poésie.

Je me rappelle cette injonction que j'ai toujours voulu m'imposer : "Ne te courbe que pour aimer, si tu meurs tu aimeras encore".

Je porte ce lainage sublime, un pantalon violet, mes tennis Little Marcel, mon keffieh bariolé avec ses fils dorés. Ce n'est pas une tenue a priori adéquate pour être au crématorium, mais Hebus l'aimait, mais je l'aime, et ses parents m'ont dit de faire comme je voulais. Je suis aspergé de Tubéreuse Criminelle.

Nour joue du târ en psalmodiant un texte érotique d'Abû Nuwâs. C'est très beau. Les "officiels", un Iranien un Égyptien, un Français du Quai d'Orsay sont très gentils, ils nous embrassent.

J'ai promis de lire du René Char. Quelle idée ! Nour et sa mélopée vont me porter, c'est rassurant. J'ai promis, mais c'est entendu, je ne peux pas assumer une poésie. C'est trop long.

La salle est belle. J'ai craint la foule pour rien. Nous sommes une douzaine. Lothaire m'embrasse les yeux, son père me tient par la main. J'ai l'impression idiote que nous ressemblons à François Mitterrand et Helmut Kohl. On pense toujours des choses idiotes dans ces circonstances.

"Je ne puis être, et ne veux vivre, que dans l'espace et la liberté de mon amour".

"L'acte est vierge, même répété."   "Avec ceux que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n'est pas le silence".
Là, je ne peux que sourire, c'est si charnel.

"Vivre, c'est s'obsitner à achever un souvenir".

"Prend-on la vie autrement que par les épines ?"

"L'éternité n'est guère plus longue que la vie."

C'est très beau René Char. Hebus et moi avions un goût exquis. 

Finalement, ces deux heures passent assez vite. Je crois que Hebus est plus parfumé que moi, sa mère n'a pas lésiné. Les bougies Dyptique à la tubéreuse ne font qu'orientaliser davantage l'atmosphère. C'est sensuel. Presque indécent dans ce lieu. Elle me raconte dimanche, les dernières emplettes de son fils pour moi, des fraises, des fleurs, un miroir. "Il est mort en pensant à toi... peut-être même qu'il était... excité". Nous rions, les yeux enlarmés.

L'homme du Quai d'Orsay me demande si c'est moi "le mari". Je souris. Il a des mots gentils. La cérémonie, très laïque, est terminée. Les officiels s'en vont. Nour, Lothaire et sa mère, veulent rentrer. Tout est feutré, presque languide, ralenti, langoureux.

Le père de Hebus me demande ce qu'il aimerait faire en de pareilles circonstances. Il n'est que 14H. Je n'ose pas lui dire que nous rentrerions faire "la sieste". Alors je dis dis que nous irions manger et voir un film. Ça l'amuse. Je choisis le petit traiteur libanais si délicieux, et le dernier film que nous avons vu ensemble, "Le monde nous appartient", un chef d'oeuvre. Olivier Gourmet, Reda Kateb, Vincent Rottiers, Ymanol Perset.

Il n'y a presque personne au cinéma. Nous sommes cinq dans la salle, si je ne me trompe pas. Je pleure comme j'ai pleuré la première fois que je l'ai vu, en DVD, la semaine dernière, après être rentré de la séance de "Les poings contre les murs". Pas dans les bras de Hebus, forcément. 

Deux pères, deux fils, une musique qui arrache le coeur. Olivier Gourmet sublime quand il défaille, Reda Kateb envoûte, Ymanol Perset tout en désir, Vincent Rottiers tout en rage. C'est un peu nous. Le père de Hebus me reconduit.

"Je t'offrirai un miroir en pied pour que tu puisses voir combien tu es beau tout nu" me disait mon beau velu. "Et on pourra aussi baiser devant". Je le pose où, maintenant, ce miroir post-mortem ? Je me pose tout nu devant ? Je me ragarde pleurer ? 
"C'est pas un appartement, c'est un nid, un couffin" me dit son père. Il doit rentrer chez lui rejoindre son épouse, Nour et Lothaire.

Lundi, c'est le jour de la lune. La pleine lune, c'était vendredi. Je vérifierai tout à l'heure si elle est encore belle. Je suis veuf. Voilà.

J'irai à Ispahan un jour.