Olnly God Forgives

Vaincre Dieu pour rencontrer Dieu ?

En Thaïlande, à Bangkok, Julian (Ryan Gosling, parfait de silence et de haine rentrée), qui a fui la justice américaine, dirige un club de boxe thaïlandaise servant de couverture à son trafic de drogue.

Sa mère Crystal (Kristin Scott Thomas, magistrale), chef d’une vaste organisation criminelle, débarque des États-Unis afin de rapatrier le corps de son fils préféré, Billy (Tom Burke, très bon) : le frère de Julian vient en effet de se faire tuer pour avoir sauvagement massacré une jeune prostituée. Ivre de rage et de vengeance, elle exige de Julian la tête des meurtriers.

Julian devra alors composer pour plaire à sa mère, lui présenter sa vraie-fausse fiancée Maï (Rhatha Phongam, toute en réserve et en délicatesse dans cet univers ultra-violent) affronter Chang (Vithaya Pansringarm, d'une impassibilité mortifère et envoûtante), un étrange policier à la retraite particulièrement violent avec son sabre court, et adulé par les autres flics…

Ryan Gosling OGF

Depuis sa trilogie "Pusher", je considère Nicolas Winding Refn comme un réalisateur majeur de la nouvelle génération, évidemment pour son style, mais aussi et surtout par la redéfinition qu'il propose de la virilité et de la masculinité, thématiques que j'ai retrouvées dans "Bleeder" en 1999, le parfait "Bonson" en 2008, l'éblouissant "Valhalla Rising, le guerrier silencieux" en 2009, et comme un large public a pu le découvrir, dans "Drive" en 2011 (le seul dont il n'a totefois pas écrit le scénario). Ainsi notamment Kim Bodnia, Zlatko Buric, Tim Hardy, Mads Mikkelsen et désormais Ryan Gosling sont de nouveaux archétypes de mâle, ce que sera peut-être aussi Keanu Reeves dans le "Jekyll" dans un des films à venir du réalisateur.

Il est important de noter qu'il y a dans le personnage de Julian, une continuité avec le One-Eye de "Valhalla Rising" et avec le Driver de "Drive" : la même quête d'existentiel, le même mutisme, la même violence.

Kristin Scott Thomas OGF

Dans "Only God Forgives", sur une superbe gamme chromatique majoritairement faite d'ocres et d'orangés, Nicolas Winding Refn nous montre qu'il connaît sur le bout des doigts "Les Atrides", avec Altrée et Thyeste se disputant le trône de Mycènes, en rendant hommages aux maîtres du cinéma que sont Lynch et Carpenter.

Pour le réalisateur, le but de départ était aussi de réaliser un film sur un homme qui veut se battre contre Dieu. La grossesse difficile de sa femme l'a conduit vers un questionnement existentiel. L'idée a mûri et a donné naissance à deux personnages : Chang qui se prend pour Dieu et Julian, gangster en quête d'une religion en laquelle il peut avoir confiance. Reste à savoir si cette quête de Dieu conduira à Athéna, celle qui mit fin aux luttes des Atrides avec le jugement d'Oreste. Le réalisateur confie : "Tout cela, bien sûr, est très existentiel, mais c’est parce que la foi est fondée sur le besoin de trouver une réponse transcendante alors que, la plupart du temps, nous ignorons quelle est la question. Lorsque la réponse surgit, par conséquent, il nous faut faire un retour complet sur notre vie afin de trouver la question. Ainsi, le film est conçu comme une réponse, mais ce n’est qu’à la fin que la question est révélée."

Vithaya Pansringarm

On n'a que trop lu que ce film ne serait qu'une esthétisation de la violence, alors que le propos est bien plus complexe : la brutalité et la sauvagerie semblent effectivement être les marques de fabrique du film, comme sa stylisation, ce qui a été rendu possible en raison de l’absence d'un studio de production pour surveiller les moindres faits et gestes du réalisateur, mais il s'agit aussi et surtout de montrer la fascination qu'exerce cette extrême violence dès lors qu'elle n'est pas l'acte des super-héros made in USA, mais l'acte d'êtres humains aux contours presque indéfinissables.

Premier batteur du groupe Red Hot Chilli Peppers et spécialiste des bandes-originales, Cliff Martinez avait concocté la BO de "Drive" et revient ici pour celle de "Only God Forgives". Si je le souligne, c'est que la musique est presque un personnage, dans un film où les dialogues sont rares, ou le héros est particulièrement mutique.

Ryan Gosling OGF bis

Impossible de passer outre le personnage de Crystal : au cinéma, le mal est souvent l'apanage des hommes. Raison pour laquelle le réalisateur s'est beaucoup appliqué à écrire sur une femme, qui plus est une mère (et il y a bien matricide dans "Les Atrides"), incarnant le mal absolu et la violence la plus brutale. Ce personnage est campé de façon brillante par Kristin Scott Thomas parvenant à se muer en un implacable mélange, je cite, "entre Lady Macbeth et Donatella Versace".

Ce film est une perdition virtuose, cadrée par Larry Smith (le chef opérateur entre autres d’ "Eyes Wide Shut" de Kubrick). Mais elle est surtout le sésame d’un film labyrinthique terriblement intelligent. "Onlu God Forgives" est un film radical et esthétique visité par d’incroyables scènes de violence. Nicolas Winding Refn est décidément un grand cinéaste, mais il n’est pas certain que son cinéma séduise un large public qui pourrait se sentir "agressé" par certaines séquences à la limite du supportable. Ici, le geste esthétique, mélange de violence extrême et de raffinement exquis, est si brillant, si envoûtant qu'il emporte tout, accouchant d'un monstre bizarre qui rappelle le Wong Kar-wai de "Chungking express" (1994).

Polar noir, violent et amoral, "Only God Forgive" est l’occasion pour Nicolas Winding Refn de renouer avec son cinéma le plus radical. Fascinant. C'est un film dragon, dont le souffle chaud s'engouffre dans chaque décor, plan, scène. Un feu purificateur qui donne l'impression d'assister à une implosion au ralenti. Un étrange feu d'artifice au ralenti, une téméraire installation de cinéma à base de sabres, de mythes et de psychanalyse.

Une tuerie virtuose, envoûtante et raffinée que j'ai adorée.