30 août 2010
Le bruit des glaçons
C'est le cancer qu'on assassine !
C'est l'histoire d'un homme, Charles Faulque, écrivain en manque d'inspiration et devenu alcoolique, qui reçoit la visite, dans la grande maison qu'il habite seul avec sa domestique Louisa, de son cancer.
" Bonjour, lui dit le cancer, je suis votre cancer. Je me suis dit que ça serait peut-être pas mal de faire un petit peu connaissance... "
Depuis une dizaine d'années, Bertrand Blier n'avait plus souffle d'antan, et ne nous proposait plus des films de la qualité de ceux qui ont fait le début de sa carrière. "Les valseuses" en 1974, "Préparez vous mouchoirs" en 1978, "Buffet froid" en 1979, "Beau-père" en 1981, "Tenue de soirée" en 1986, "Trop belle pour toi" en 1989, "Merci la vie" en 1991, dans lesquels il avait su maintenir un ton bien à lui, et offrir des rôles à une belle part des comédiens français. Sans qu'il retrouve tout le sel de ses meilleurs films, avec "Le bruit des glaçons", incontestablement, Betrand Blier est de retour.
Déjà, c'est très bien écrit, avec des dialogues au scalpel, qui parviennent à jouer avec nos tabous, nos interdits, nos angoisses, nos fantasmes. Et ces dialogues sont particulièrement mis en valeur par une théâtralité assumée.
Cela donne un film à la fois désespéré et plein d'espoir, dont les personnages s'échappent parfois dans l'absurde, le burlesque et le surréalisme, dans d'étonnantes bouffées de tendresse et de douloureux éclats de rage.
Rarement la musique et le décor auront été aussi bien utilisés dans le cinéma français récent. L'impression étrange que laisse cette magnifique villa, belle comme un sarcophage, est due à la très belle mise en scène de Bertrand Blier.
Les comédiens, dans l'ensemble, sont au diapason. Jean Dujardin (Charles, l'écrivain) s'en sort très bien. Albert Dupontel et Myriam Boyer (les cancers de Charles et de Louisa) sont parfaitement à l'aise dans l'univers de Bertrand Blier, et assument la convention théâtrale avec beaucoup de talent. Audrey Dana (Carole, l'ancienne épouse de Charles), et Christa Théret (Evguénia, sa nouvelle maîtresse) dans des rôles plus en retrait, sont très bien. Emile Berling (Stanislas, le fils de Charles) continue son étonnant début de carrière, et nous offre une scène de toute beauté face à Anne Alvaro (Louisa).
Et il y a Anne Alvaro. Hélas peu connue du grand public, c'est une excellente actrice, qui rejoint ici dans sa prestation Catherine Hiegel, Francine Berger ou Catherine Mouchet. Elle est parfaite. Après Andrzej Wajda, Raul Ruiz, Romain Goupil, elle continue une belle carrière depuis une dizaine d'années : "Le goût des autres" d'Agnès Jaoui en 2002 ; "La chose publique" de Mathieu Amalric en 2003 ; "Le scaphandre et le papillon" de Julian Schnabel et "La part animale" de Sébastien Jaudeau en 2007 ; "Les bureaux de Dieu" de Claire Simon en 2008. Pas une fausse note en une décennie. Je souhaite que ce film lui ouvre enfin les portes vers une carrière à la mesure de son talent.
Même s'il n'y a pas dans ce film de Bertrand Blier l'audace de "Tenue de soirée", il est incontestable que le réalisateur fait un retour très réussi, toujours capable de braver avec panache les règles de la bienséance. On est ravi de ce pied de nez à la grande faucheuse, et l'on ressent le trouble d'un modeste chant funèbre, tout empreint de bonheur de vivre.
Poetry
Dans une petite ville de la province du Gyeonggi traversée par le fleuve Han, Mija vit avec son petit-fils, qui est collégien. C’est une femme un peu excentrique, pleine de curiosité, qui aime soigner son apparence, arborant des chapeaux à motifs floraux et des tenues aux couleurs vives. Le hasard l’amène à suivre des cours de poésie à la maison de la culture de son quartier et, pour la première fois dans sa vie, à écrire un poème.
Elle cherche la beauté dans son environnement habituel auquel elle n’a pas prêté une attention particulière jusque-là. Elle a l’impression de découvrir pour la première fois les choses qu’elle a toujours vues, et cela la stimule. Cependant, survient un événement inattendu qui lui fait réaliser que la vie n’est pas aussi belle qu’elle le pensait.
Voici le cinquième long métrage du Coréen Lee Chang-Dong, après "Green Fish" en 1997, "Peppermint Candy" en 2002, "Oasis" en 2003 et "Secret Sunshine" en 2007. On y retrouve toute la délicatesse et la sensibilité du réalisateur, auréolé de son Prix du Scénario du Festival de Cannes 2010.
Il y a des moments où le hasard des sorties cinématographiques fait que je suis ravi, puisque vons s'enchaîner, en peu de temps, "Poetry", puis "Uncle Bunmee" de Apichatpong Weerasetakuhl, puis "Des Dieux et des Hommes" de Xavier Beauvois. Voilà qui donnera une joli couleur à ce triste septembre de rentrée qui arrive.
"Poetry" est un beau mélodrame, avec le portrait d'une grand-mère excentrique et digne, qui observe les paroles et les bruissements du monde. Elle entre en poésie au moment où elle commence de perdre ses mots, atteinte d'Alzheimer. Lee Chang-Dong pose un regard d'une grande profondeur sur cette femme mûre, sur l'humanité qui l'entoure, et sur une vie presque sordide.
Car le récit va bien au-delà du portrait, et traite d'une façon insidieuse de la barbarie quotidienne et banale. C'est un chant funèbre à la cruauté calme et à la violence sourde, plutôt implacable, même s'il est sans cesse rééquilibré par la pureté et la beauté de cette dame, de son entrée en poésie alors qu'elle commence de perdre la mémoire.
Yoon Jung-hee, véritable star du cinéma coréen qui n'avait pas tourné depuis près de 15 ans, revient devant les caméras, touchant au sublime, dans un rôle auquel elle donne une bouleversante délicatesse, assurément digne d'un prix d'interprétation cannois. Dans toute la scène où elle va rencontrer la mère de l'adolescente qui s'est suicidée suite à des viols collectifs, elle joue comme une funambule, magnifique de bout en bout.
Magnifique moment de tendresse pour les gens simples, qui parviennent aussi à saisir l'inadaptation des mots aux choses, comme dans les plus grands romans. Longtemps après avoir vu le film, on se rappelle les robes, les vestes, les chapeaux, et les sourires gracieux de Mija. Assurément, ce cinéma-là est un art.
24 août 2010
Crime d'Amour
Dans le décor aseptisé des bureaux d’une puissante multinationale, deux femmes s’affrontent… La jeune Isabelle travaille sous les ordres de Christine, une femme de pouvoir qu’elle admire sans réserve.
Convaincue de son ascendant sur sa protégée, Christine entraîne Isabelle dans un jeu trouble et pervers de séduction et de domination.
Ce jeu dangereux va trop loin… jusqu’au point de non retour.
Je ne suis pas un fervent admirateur d'Alain Corneau, même si ses films des années 1970 sont intéressants, tels que "Police Python 357" en 1977 et "Série Noire" en 1979. Et je conserve une réelle affection pour "Le nouveau monde", sortie en 1995. Mais ça s'arrête là.
Etant données la pâleur des sorties aoûtiennes, et mon admiration pour les deux actrices principales, je me suis néanmoins laissé aller, et j'ai donc vu "Crime d'amour".
Il s'agit d'un exercice de style autour des ressorts du film noir, qui se voudrait avor la profondeur psychologique d'un thriller de Alfred Hitchcock et s'inscrire dans la lignée des films de Fritz Lang, mais dans un genre hyper-stylisé.
Tout se passe ici dans le monde cruel des affaires, avec une intrique supposée être machiavélique, avec aussi sa mécanique d'horlogerie, ses rebondissements et son suspense. Sauf qu'aussitôt le meurtre de Christine (Kristin Scott-Thomas) par Isabelle (Ludivine Sagnier), on s'ennuie assez ferme.
On est assez loin de l'ambiance parfaite de "Mais qui a tué Bambi" de Gilles Marchand en 2003, qui savait être glacial et tranchant, sans pour autant nous faire supporter la caricature, par exemple, de l'appartement de Christine, qu'on a déjà vu 100 fois dans des films français. Reste que les deux actrices sont remarquable, et que Ludivie Sagnier est effrayant d'intelligence blessée.
On est heureux de revoir Patrick Mille (Philippe, l'amant de Christine, puis d'Isabelle) dans un nouveau registre, et surtout de découvrir Guillaume Marquet (Daniel, l'assistant d'Isabelle), qui, avec un jeu très sobre, dessine une personnage secondaire passionnant.
Et puis, il faut bien le dire, il y a Gérald Laroche. Il est selon moi, certes un acteur discret, mais un acteur essentiel dans sa contribution à l'excellence d'un certain cinéma français. Depuis ses début avec Xavier Duringer, dans "La nage indienne" en 1993, puis dans "J'irai au paradis car l'enfer est ici" en 1995, il n'a cessé de faire des choix très intéressants.
"Trois Huit" de Philippe Le Guay en 2001 (en tout point remarquable), "Maléfique" d'Eric Valette en 2003, "Nos retrouvailles" de David Oelhoffen en 2007, "Demain dès l'aube" de Denis Dercourt en 2009 ont été l'occasion pour lui d'incarner des personnages différents, auxquels il parvient à donner une densité rare. Pour la TV, dans "93 rue Lauriston" de Denys Granier-Deferre, face à Michel Blanc, il était parfait.
Le film est selon moi d'une grade fatuité formelle, son scénario n'est pas si implacable qu'il le prétend, mais son interprétation reste d'une très grande qualité, et c'est le seul véritable intérêt du film.
La France est-elle donc si fragile ?
Admettons que nous sommes 65 millions de personnes en France.
Admettons aussi les chiffres du gouvernement, 15.000 Roms en situation irrégulière.
Comment donc expliquer que la France, même pendant les vacances, se soit retrouvée fragilisée à ce point qu'il ait fallu évoquer les Roms, la "menace" qu'ils représentent, pendant plus d'un mois, chaque jour matin, midi et soir.
Quel risque majeur a donc encouru notre pays, une des dix plus grandes puissances du monde, pour qu'il y ait tout ce tohu-bohu ? La valse des paroles malheureuses et honteuses, en provenance de l'actuel Président et de sa garde rapprochée, Estrosi, Lefèbvre, Morano, Ciotti... suscitent davantage la violence qu'elles ne lui apportent de solutions.
Tout y est passé : la sécurité, la délinquance, l'immigration, la nationalité et sa déchéance... Devant les caméras de télévision, sur les ondes radio, dans les colonnes des journaux et des magazines, histoire de distiller dans l'opinion publique que le problème de la France a été, est et sera l'immigration, ad vitam aeternam, pour que le sarkosysme se maintienne au pouvoir.
Celles et ceux qui s'expriment sur le sujet, sans être en conformité avec le pouvoir actuel, sont sanctionnés de bêtise, voire de nullité : Aubry, Royal, Rocard, Badinter, Jospin, Bayrou, Villepin, le New York Times, le Conseil de l'Europe, le CERD à l'ONU, le Pape... S'opposer à cette politique, le dire ou l'écrire, ne serait plus un droit démocratique mais une preuve de débilité.
N'évoquons même pas la morale, l'éthique, la Fraternite, le droit (l'article 1 de la Constitution, l'article 45 du Code Civil...), l'Union Européenne, la convention de Schengen, rien de tout cela. C'est désormais inutile.
Pourtant non ! La France n'a pas connu de danger majeur, et n'en connaît pas, face à ces 15.000 Roms qui seraient en situation irrégulière. Et le problème ne réside pas tant dans le fait de les renvoyer en Roumanie, en Hongrie, ou en Bulgarie, mais bien de se servir de ces expulsions comme d'un argument électoral pour en faire le sitcom estival, les spectacle incessant, le plus affligeant qui soit.
Quelqu'un au pouvoir nous prend réellement pour des idiots. Il nous appartient d'y répondre, et dans la rue ce 4 septembre 2010, et dans les urnes dès que le moment viendra.
23 août 2010
Cleveland contre Wall Street
Le 11 janvier 2008, Josh Cohen et ses associés, avocats de la ville de Cleveland, assignent en justice les 21 banques qu’ils jugent responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville. Mais les banques de Wall Street qu’ils attaquent s’opposent par tous les moyens à l’ouverture d’une procédure.
Cleveland vs Wall Street raconte l’histoire d’un procès qui aurait dû avoir lieu. Un procès de cinéma, dont l’histoire, les protagonistes et leurs témoignages sont bien réels.
C'est par un chemin tout à fait détourné que je me suis intéressé à Jean-Stéphane Bron, jeune réalisateur suisse, de Lausanne. En effet, j'avais vu qu'il avait, par deux fois, travaillé avec son compatriote Lionel Baier, dans "Garçon Stupide" en 2005, puis ""Un autre homme" en 2009, films que j'avais beaucoup aime.
Et c'est ainsi que j'ai découvert, en remontant dans sa carrière, "Mon frère se marie", "Le génie helvétique", "La bonne conduite", et "Connu de nos services". Et j'ai gardé un bon souvenir de son travail.
Ici, de façon très originale, nous assistons à un procès qui n'aura probablement jamais lieu. Sans jamais tomber dans le piège de la démagogie populiste, en utilisant habilement le suspense inhérent au film de prétoire, Jean-Stéphane Bron décide transforme l'art cinématographique en un instrument pédagogique pour expliquer au spectateur ce qu'est le scandale des subprimes.
C'est une noble ambition de donner la parole aux victimes, à ceux qui se retrouvent dans la rue, en prenant le soin d'éviter intelligemment le piège de la diabolisation à outrance des grands groupes bancaires.
On voudrait pouvoir retenir les noms de Barbara Anderson, Keith Taylor, Michael Osinsky, Tony Brancatelli, Peter Wallison, Frederik et Kurtis Kushen, Raymond Velez, Thomas J. Pokorny, Keith Fisher, Josh Cohen, etc... Leurs visages et leur témoignages resteront.
Il ressort de ce film un plaidoyer implacable, d'une foudroyante limpidité.
22 août 2010
D'amour et d'eau fraîche
Julie Bataille, 23 ans, Bac +5, les petits boulots, elle n’en veut plus. Elle cherche un vrai travail. Lors d’un entretien d’embauche, elle croise Ben, qui lui a choisi de vivre au jour le jour d’expédients et de petits trafics. Il lui propose de venir passer l’été dans le Sud avec lui. Julie refuse, puis un jour, sur un coup de tête, plaque tout et part le rejoindre.
Isabelle Czajka est encore peu connue. J'avais vu, en 2007, "L'année suivante" que j'avais apprécié, notamment pour y avoir découvert Anaïs Demoustier.
Il s'agit ici d'une chronique sociale, d'un portrait de la jeunesse confrontée à la crise, et la description presque clinique des rapports humains dans l'entreprise, des petites humiliations. C'est d'autant plus réussi que la réalisatrice se révèle d'une grande justesse, évitant l'expression de sentiments trop marques. Ainsi, la colère et l'indignation ne sont-elles jamais sur-dimensionnées.
Le situation sont crédibles, les dialogues sont très soignés, et derrière le duo principal, les seconds rôles sont tous impeccables. Anaïs Demoustier (Julie) n'est pas monolithique, toute en complexité et en opacité, d'une façon très convaincante. Après "La belle personne" de Christophe Honoré en 2008, et le très intéressant "Donne-moi la main" de Pascal-Alex Vincent en 2009, très injustement méconnue, elle continue son original parcours. Pio Marmaï (Ben) est aussi enjôleur que dans "Le premier jour du reste de ta vie" de Rémi Bezançon en 2008, distillant un charme certain.
Dans des seconds rôles, on notera Laurent Poitrenaux (son collègue Bernard, qui vend des encyclopédies en faisant du porte-à-porte), qui dans une chambre d'hôtel, face à Anaïs Demoustier, nous offre une des plus fortes scènes du film. C'est un plaisir de retrouver Christine Brücher (déjà 6 collaborations avec Robert Guédiguian) très convaincante en mère un peu désorientée par sa fille. Dans le rôle du frère de Julie, le jeune Manuel Vallade, le temps d'une scène, parvient à exister pleinement à l'écran.
Tout ce qui relève de la chronique sociale, et notamment qui tient au milieu de l'entreprise, est parfaitement maîtrisé par la réalisatrice. On pense même, en plus léger, à "Elle est des nôtres" de Siegrid Alnoy en 2002, et à "Violence des échanges en milieu tempéré" de Jean-Marc Moutout en 2003, deux références sur le sujet.
En revanche, le fait que Julie doive, soit subir le milieu hostile de l'entreprise, soit sombrer dans la délinquance, sans qu'il y ait de chemin de traverse entre les deux options, est un peu caricatural.
Mais du duo Anaïs Demoustier - Pio Marmaï émane tant de fraîcheur, qu'il serait idiot de bouder ce film.
15 août 2010
Djinns
Algérie, 1960. Une section de paras français est envoyée à la recherche d'un avion disparu dans le désert algérien. L'épave de l'avion est rapidement localisée, mais il n'y a aucun survivant, juste une mallette estampillée "secret défense". Prise d'assaut par des soldats ennemis, la troupe trouve refuge dans une étrange citadelle abandonnée. Malgré les mises en garde de la Gardienne des lieux, ils réveillent les Djinns, les esprits maléfiques du désert...
Hugues et Sandra Martin nous présentent leur premier film. C'est un film de genre tout à fait original, quelque part entre le film historique, le film de guerre et le film de SF. La mise en scène est efficace malgré un manque de rythme certain et des passages à vide. Les images et les cadrages sont réussis, que ce soit dans le désert dont l'immensité envoûtante est bien rendue ou dans le village, particulièrement bien photographié.
Indéniablement, cela contribue à l'atmosphère de trouble et d'angoisse du film. Même les effets spéciaux montrant les Djinns, les esprits maléfiques du désert, sont réussis, sans esbroufe ni volonté d'épater.
Sur le papier, la distribution est solide. On a le plaisir de redécouvrir, dans un film original qui nous sort des poncifs habituels, de jeunes comédiens intéressants. Hélas, tous ne sont pas à la hauteur, se livrant à des "performances" caricaturales, à la limite du supportable. C'est ainsi que Thierry Frémont (Vacart) - pourtant bon chez Bernie Bonvoisin : "Les démons de Jésus" en 1997, puis "Les grandes bouches" en 1999 - se livre à un grand n'importe quoi hystérique. Cyril Raffaelli (Louvier), dont la carrière de cascadeur est indiscutable, lui emboîte le pas, manifestant aussi peu de subtilité.
Viennent ensuite ceux qui ne s'en sortent pas trop mal. Aurélien Wiik (Saria) que nous avions découvert dans "La bande du drugstore" de François Armanet en 2002, a quand même des difficultés à être un para crédible. Souhaitons à Stéphane Debac de trouver un rôle à sa mesure dans "La Proie" d'Eric Valette, en donnant la réplique à Albert Dupontel, Sergi Lopez, Zinedine Soualem, Jean-Marie Winding... parce que là, c'est un peu juste. Quant à Gregory Quidel, il semble s'ennuyer, davantage encore que dans les nombreuses séries TV où il est apparu, et alors même qu'il assumait pleinement ses rôles dans "Les amants réguliers" de Philippe Garrel en 2005, et dans "Les amitiés maléfiques" d'Emmanuel Bourdieu en 2006.
Mathias Van Khache s'en sort bien, ne se laissant jamais allé à la surenchère. Nous l'avions, comme Aurélien Wiik, dans "La bande du drugstore", et nous l'avions retrouvé, encore très bien dans "Nés en 68" de Ducastel et Martineau. Il est un des seuls à sauver son épingle du jeu, et à ne pas partir en roue libre.
Grégoire Leprince-Ringuet est encore une fois très bien, mais aurait gagné évidemment à pouvoir donner la réplique à des comédiens non livrés à eux-mêmes. Que ce soit dans les scènes militaires ou dans les scènes plus fantastiques, il nous épargne les mines hallucinées, et parvient à intérioriser son rôle sans être démonstratif.
Enfin, dans un rôle trop effacé par le scénario, on retrouve Saïd Taghmaoui. Etant donné sa part de dialogues, il ne risquait pas de sombrer dans la grandiloquence. C'est un comédien que j'aime retrouver depuis "La Haine" de Mathieu Kassocvitz où nous l'avons découvert en 1995. Discrètement, alors qu'on le mentionne rarement, c'est non seulement un très bon comédien, doté d'une très belle présence à l'écran, qui a la chance de mener une carrière internationale. Et il a joué ainsi dans le très bon "Les rois du désert" de David O. Russel en 2000, revenant dans le très sensible et très intelligent "Nationale 7" de Jean-Pierre Sinapi, et partant ensuite dans le très intéressant "Les cerfs-volants de Kaboul" de Marc Foster. J'espère qu'il se verra offrir des rôles à la mesure de son talent.
Bref, Djinns est à réserver aux amateurs de ce genre nouveau, mêlant Histoire, guerre et SF. Si par ailleurs vous appréciez Grégoire Leprince-Ringuet, Saïd Taghmaoui et Mathias Van Khache, vous pouvez faire le déplacement. Au-delà, le manque de rythme et surtout les interprétations caricaturales pourraient amplement vous décevoir. Et c'est d'autant plus dommage que l'idée originelle est bonne et innovante.
L'arbre
Notre père qui êtes dans l'arbre...
En Australie, Dawn et Peter vivent heureux avec leurs quatre enfants à l'ombre de leur gigantesque figuier. Lorsque Peter meurt brutalement, chacun, pour continuer à vivre, réagit à sa manière. Simone, la petite fille de 8 ans, croit que son père vit à présent dans l'arbre. Un jour, elle initie Dawn à son secret... Peu à peu Dawn retrouve des forces, un travail. Peut-être un nouvel amour ? La vie reprend mais l'arbre devient envahissant : ses branches, ses racines, et même son peuple de grenouilles et de chauves-souris se lancent à l'assaut de la maison et menacent ses fondations ! Dawn n'a plus le choix : elle doit le faire abattre...
Difficile d'oublier que Julie nous avait offert, en 2003, le très beau "Depuis qu'Otar est parti" avec l'inoubliable Esther Gorintin. Et c'est donc avec un vif intérêt qie je suis allé voir ce nouveau long métrage de celle qui a été la première assistante réalisatrice de cinéastes de renom, tels Iosseliani, Kieslowki et Tavernier.
Il s'agit de la chronique émouvante d'un deuil, filmé avec tendresse et élégance. Il est toujours intéressant d'appréhender et d'essayer de mettre en images, au cinéma, l'absence d'un être cher, et la renaissance des sentiments.
A l'orée du fantastique, la réalisatrice nous propose d'observer avec poésie, la présence tout à tour sécurisante et inquiétante du figuier géant devant la maison familiale. Nous nous retrouvons quelque part entre l'intimité des sentiments, et l'immensité de la nature, si puissante.
Julie Bertuccelli filme la co-exitence des humains, des végétaux et des animaux. La nature australienne, plutôt rétive, et la grâce de l'interprétation aident la réalisatrice.
Il émane toujours de Charlotte Gainsbourg (Dawn)cette élégance, cette grâce et ce petit mystère qui n'appartiennent qu'à elle. Elle est entourée de gamins que la réalisatrice évite de filmer comme de singes savants. Et autour de l'épatante Morgana Davies (Simone), gamine sensible et très déterminée, Gillian Jones, Tom Russel Christian Bayers sont impeccables.
Du côté des hommes, il y a d'abord Aden Young, un acteur qui malgré un physique très avenant, n'a encore joué que dans des films très oubliables. Espérons pour lui que son rôle dans "The killer elite" de Gary McKendry où il donnera la réplique à Clive Owen, Robert de Niro, Joseph Statham et Dominic Russel lui permettra d'ouvrir sa carrière. Ensuite, il y a Marton Csokas, qui propose un jeu très subtil en étant l'homme qui fait refleurir les sentiments de Dawn. Il est connu pour ses rôles dans "Le seigneur des anneaux" de Peter Jackson, "La mort dans la peau" de Paul Greengrass, et plus récemment dans "Alice au pays des merveilles" de Tim Burton.
Tout cela n'empêche pas le film de tomber dans de gros écueils. D'abord, on ne s'improvise pas Terrence Malick, et Julie Bertuccelli ne parvient pas à filmer avec subtilité les liens étranges et complexes entre les humains et la nature.
Ensuite, selon moi, en restant focalisée sur la photogénie de son décor, elle en oublie le mystère de ses protagonistes, mendiant presque la sensibilité du spectateur face à la tragédie universelle du deuil, et en appelle à une débauche de bons sentiments et à un pathos parfois très pesant.
Reste alors un beau figuier, la grâce de Charlotte Gainsbourg, et la découverte de petite Morgana Davies.
Orly
Quatre récits croisés, quatre moments d’une vie dans un lieu de passage, l’aéroport d’Orly. Une jeune femme, partant chez elle rejoindre son mari tombe amoureuse d’un autre homme. Une mère accompagne son fils encore adolescent à l’enterrement de son ancien mari et père de l’enfant. Un jeune couple en route pour un grand voyage se perd de vue. Une femme a besoin de se retrouver dans l’anonymat de la foule des passagers pour pouvoir ouvrir la lettre de rupture que son compagnon lui a envoyée. Tous attendent leur vol…
Anna Schanelec est une cinéaste à part, souvent aux frontières de la fiction et du documentaire, dont elle parvient à réaliser une symbiose magique. Elle sait par ailleurs maintenir l'équilibre entre la théorie et l'émotion, qualité très rare. Ceux qui ont vu "Des places dans les villes" (1997), "Marseille" (2005), "Nachmittag" (2007) et "Allemagne 09" (2009, connaissent son passionnant travail sur les lieux.
Ici, elle choisit un lieu "neutre", un aéroport, qui lui permet de livrer un film brut, choral, vibrant et limpide. Entendons-nous bien, s'il s'agit d'un film choral, cela ne signifie qu'on puisse y percevoir quoi que ce soit de "Lelouch", les protagonistes n'ayant pas à se croiser au prétexte d'on ne saurait quelle hasard ou coïncidence.
Il n'y a rien de tel que la perspective d'un voyage pour mesurer la distance entre les êtres. Et ce film sur l'arrachement, subtil et mélancolique, nous montre combien on peut se parler quitte à ne pas s'entendre, se regarder quitte à ne pas se voir.
Les fils narratifs sont volontairement très fragiles, mais tenus grâce à l'élégance des comédiens. Natacha Régnier et Bruno Todeschini savent se dévoiler et se dissimuler tout à la fois dans des interprétations brillantes. Mireille Perrier est toujours aussi sensible, habituée aux réalisateurs exigeants, tels Léos Carax, Philippe Garrel, Claire Denis, Eric Rochant, Joca Van Dormael, Laetitia Masson et Vincent Dieutre. C'est une grande comédienne, à mettre aux côtés de Brigitte Roüan et Dominique Reymond.
On a le plaisir de retrouver Emile Berling qui continue son bonhomme de chemin dans de bons films : "L'heure d'été" de Olivier Assayas, "Soit je meurs, soit je vais mieux" de Laurence Ferreira Barbosa, "Un conte de Noel" de Arnaud Despechin, tous trois sortis en 2008, et dans "Le refuge" de François Ozon sorti cette année. Nous le retrouverons prochainement dans "Le bruit des glaçons" de Bertrand Blier, donnant la réplique à Jean Dujardin et Albert Dupontel. Ici, il est toujours aussi mordant et sensible.
Venus de l'univers de la réalisatrice, Jirka Zett et Maren Eggert (découverte dans "L'expérience" de Olivier Hirschbiegel en 2001 donnant la réplique à Moritz Bleibtreu) sont excellents, tout en petites phrases. Jirka Zett, avec son appareil-photo est presque le double-témoin, de lui-même et des autres, devant tous ces arrachements territoriaux.
Même si le film n'est pas un machin formaté supposé plaire au plus grand nombre, il est une magnifique observation des liens qui unissent les uns au autres, des regards perdus et des paroles envolées. Très intéressant.
13 août 2010
The killer inside me
Lou a un tas de problèmes. Des problèmes avec les femmes. Des problèmes avec la loi. Trop de meurtres commencent à s'accumuler dans la juridiction de sa petite ville du Texas. Et surtout, Lou est un tueur sadique et psychopathe. Lorsque les soupçons commencent à peser sur lui, il ne lui reste pas beaucoup de temps avant d'être démasqué...
Michael Winterbottom virevolte d'un genre à un autre, toujours avec virtuosité, avec un style "coup de poing" qui n'appartient qu'à lui. Ici, il investit un film de genre, le polar noir. Il en reprend les codes, avec ses crimes, ses chantages, ses femmes fatales, comme se livrant un un exercice de style. Mais il pousse plus loin, en faisant de son thriller un film sulfureux et très dérangeant, d'une crudité et d'une brutalité rares. Sa mise en scène est violente, allant jusqu'à proposer des scènes de passage à tabac à la limite du supportable.
Il n'y a rien à redire sur la distribution. Jessica Alba, enfant prodige des plateaux, a commencé dès ses 12 ans, et a tourné dans de nombreuses séries TV, puis a su retenir l'attention dans "Les 4 Fantastiques" (1, 2 & 3) de Tim Story, et surtout dans le magnifique et passionnant "Sin City" du trio Miller/Rodriguez/Tarantino. Son rôle de Joyce Lakeland, la prostituée qui met le feu, lui offre la possibilité de jouer sur des registres plus intéressants, et devrait ouvrir sa carrière.
Kate Hudson, dans son rôle d'Amy, celle qui souhaite épouser Lou Ford joue subtilement. Elle est connue pour être la fille de Goldie Hawn, et pour avoir joué dans une multitude de séries TV, dans le registre de la comédie. Elle aussi devrait, avec ce rôle, retenir l'attention des réalisateurs.
Pour donner davantage de corps au casting, le réalisateur a fait appel à deux poids lourds, habitués des seconds rôles dans des films réalisés par les plus grands. Ned Beatty (Chester Conway) a tourné sous l'autorité de John Boorman, Robert Alman, Alan J. Pakula, John Huston, Steven Spielberg, Spike Lee, et nous l'avons vu récemment chez Bertrand Tavernier "Dans la brume électrique". Elias Koteas (délicieusement inquiétant en Joe Rothman, celui qui comprend le premier ce dont est capable Lou Ford), a joué quant à lui devant les caméras de Francis Ford Coppola, John Hughes, Michael Cimino, Atom Egoyan, David Cronenberg, Terrence Malick, Andrew Nicol, et James Gray. Tous deux apportent une indéniable solidité au film, par des compositions parfaites.
Surtout, il y a Casey Affleck. Sa carrière commence à s'étoffer. Je compte déjà trois rôles dans lesquels il fut magistral : "Gerry" de Gus Van Sant en 2004, dont il avait écrit le scénario, après avoir collaboré à deux reprises avec le réalisateur, dans "Prête à tout" en 1995 et "Will Hunting" en 1998. Puis il y eu son rôle dans "Gone Baby Gone" réalisé par son frère Ben Affleck en 2007. Enfin, sa passionnante interprétation face à Brad Pitt et Sam Shepard dans "L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford" de Andrew Dominik en 2007 aussi.
Ici, il joue à merveille de son visage encore enfantin qui abrite un homme capable des pires crimes dans des instants de colères paroxystique, tandis que le reste du temps il reste paisible et serein, assumant son rôle de shérif avec bonhomie.
Michael Winterbottom n'est pas le premier à adapter Thompson au cinéma ("Coup de torchon", "Série noire"), mais il a choisi de le faire sous la forme d'un polar noir, violent et ensorcelant, proposant une variation sur la banalité du mal et la folie meurtrière. A mon sens, il a eu tort de ne pas reprendre le livre qui explique les causes de la violence de Lou Ford.
Pourtant, je conseille ce film, pour cette âpre captation de la violence, pour sa distribution parfaite, et pour la composition magistrale de Casey Affleck, décidément parfait dans les rôles les plus difficiles, et surtout, les plus ambigus.
12 août 2010
ch@troom
William, 17 ans, solitaire, passe son temps sur internet et ouvre un forum de discussion pour les adolescents de sa ville.
Rejoints par Eva, Emily, Mo et Jim, tous vident leurs sacs sur leurs parents, leurs soi-disant amis, leurs émois, leurs traumatismes. William, très à l’écoute, les conseille et les incite à s’affranchir de leurs problèmes par l’action…
Aucun d’eux ne sait que dans la vie réelle William est un adolescent perturbé, et qu’il est déterminé à influencer le groupe sur son Chatroom « à la vie - à la mort »...
Hideo Nakata est connu pour avoir réalisé "Ring" en 2001 (puis "Ring 2" et "Ring 3") et "Dark Water" 2003, film aux confins de la science fiction, de l'horreur et du thriller psychologique, avec un talent de metteur en scène indiscutable.
Ici, son pari consiste à matérialiser les forums de discussion. Il le fait en mettant en scène de longs couloirs couloir d'hôtel, et rétrécit le cyber-espace pour pouvoir le porter à l'écran. La thématique qui consiste à mettre en parallèle le réel et le virtuel au cinéma devient récurrent. Hideo Nakata, de ce point de vue, réussit son pari, et l'ambiance est réussi, grâce à des décors ingénieux, et une musique tout à fait adaptée.
Par ailleurs, c'est un thriller psychologique se concentrant sur le mal-être adolescent. Là, le film est un peu moins fouillé, les préoccupations des protagonistes se limitant souvent aux conflits avec les parents, et l'envie de se suicider. Introduire dans le scénario l'incitation au suicide relève de la maladresse, car elle manque de mystère.
La distribution est convaincante. Aaron Johnson ("L'illusionniste" de Neil Burger en 2007 ; "Nowhere Boy" de Sam Taylor-Wood en 2010 où il incarne un John Lennon jeune crédible) sait être inquiétant sans top en faire, malgré la répétition incessante de ses yeux en gros plan. Matthew Beard que nous avons découvert cette année dans "Une éducation" de Lone Scherfig joue avec davantage de subtilité et parvient à transmettre le malaise de son personnage. Imogen Poots (amusante en victime de la mode), Hannah Murray (épatante de malice) et Daniel Kaluuya (dans un rôle intéressant du jeune homme qui craint d'être pédophile), tous trois venus de séries TV, sont très bien.
Malgré les maladresses scénaristiques et le manque de mystère, le film va au-delà d'un teen-movie estival, surtout grâce à la matérialisation particulièrement réussie des forums de discussions.
Mais on pourra se référer à "Suicide Club" de Sono Sion sorti en 2003, plus novateur et plus abouti.
10 août 2010
Droit de passage
La Carte Verte, graal étasunien.
Les États-Unis sont une terre d'espoir pour des milliers d'émigrés de toutes origines. Mais l'espoir a un prix. Certains obtiendront un droit de séjour et se feront naturaliser au terme d'un long processus bureaucratique ; d'autres attendront vainement d'être régularisés dans ce pays où tout est à vendre. La prostitution, la violence et la trahison deviendront leur monnaie d'échange, leur ultime recours. Max Brogan est un agent des Services d'Immigration de Los Angeles. Sa mission : appliquer les lois américaines. Brogan a entre ses mains le sort de milliers d'hommes et de femmes en quête d'une vie meilleure. Lui et son collègue Hamid, comme l'avocate Denise Frankel et son mari Cole sont quotidiennement exposés aux problèmes de l'immigration, et s'en ressentent jusque dans leur vie privée. C'est ainsi qu'ils croiseront les destins de l'ouvrière mexicaine Mireya Sanchez, menacée d'expulsion ; de la soeur d'Hamid, Zahra, en conflit avec une famille traditionaliste ; de la jeune Bangladeshi Taslima Jahangir, soupçonnée de sympathies terroristes pour s'être référée au Coran ; du musicien anglais Gavin Kossef ; de l'actrice australienne Claire Shepard, prête à tous les compromis pour obtenir la précieuse "carte verte" ; de l'adolescent coréen Yong Kim, écartelé entre deux mondes et deux cultures. Autant de cas difficiles, de combats incertains, qui reflètent les challenges de l'Amérique. Autant de conflits, mais aussi autant d'espoirs et de rêves différents à réaliser et à partager…
En dehors de "This film is not yet rated" en 2006, un documentaire intéressant centré sur le comité de classification des films aux USA, le MPAA, je n'ai vu aucun long métrage de Wayne Kramer, ses réalisations précédentes n'ayant pas suscité mon intérêt. C'est donc sans a priori que je suis allé voir "Droit de passage".
Il s'agit d'un alignement racoleur de situations archétypales extrêmes sur l'immigration illégale aux USA. Le ton est mélodramatique, et le propos est moraliste, englué dans une bonne conscience politique regrettable. Ceci étant dit, la réalisation est sobre, et le film offre malgré tout quelques moments forts.
Il n'y a pas grand chose à redire sur la distribution et l'interprétation : Harrison Ford, Ray Liotta, Ashley Judd, Summer Bishil sont très bien. On est heureux de retrouver Cliff Curtis avec sa "gueule de cinéma" a qui ont déjà fait confiance des pointures comme Martin Scorsese, Michael Mann, Danny Boyle, Jane Campion, Roland Emmerich, Darren Aronofski... Mais ce n'est pas encore ici le rôle qui fera exploser sa carrière.
Jim Sturgess, jeune acteur de 29 ans, est celui qui évite à son personnage (Gavin Kossef, le musicien anglais) de sombrer dans la caricature. La scène au bureau de l'immigration, en compagnie du rabbin, est particulièrement savoureuse. Il n'a, depuis 2007, joué que dans des films sans grand intérêt, mais j'espère que son rôle dans "Promised Land" de Michael Winterbottom lui ouvrira des portes.
On y perçoit cependant un portrait de l'attitude des USA face à leurs migrants. Mais c'est sans la subtilité d'oeuvres antérieures, telles "Collision" de Paul Haggis en 2004. On peut songer aussi aux réussites que furent "Rabia" de Sebastian Cordero, et "Sin Nombre" de Cari Joji Fukunaga, tous deux sortis en 2009.
Même si "Droit de passage" est en-deçà de ce qu'on pourrait attendre, il n'en reste pas moins la démonstration de la capacité qu'a le cinéma étasunien à aborder un problème d'actualité sans se voiler la face. Et c'est quand même digne d'intérêt.
09 août 2010
L'hypothèse Mimésis, de René Girard
Dans le cadre de ce que l'actuel Président nomme "les primaires de la droite entre l'UMP et le FN" (Marine Le Pen étant devenue sa nouvelle obsession), et les enchères sur la politique sécuritaire à coup de nouveaux projets de lois, il nous faut entendre tout et n'importe quoi. Pire encore, il faut que cela soit approuvé par un sondage opportun à la méthodologie douteuse.
Pensons donc à "l'hypothèse" (c'est ainsi qu'il nomme le fruit de ses travaux de recherche) de René Girard : la mise en avant de l'imitation, de la "mimesis", dans le fonctionnement du désir et tout ce qui en résulte, notamment le sacrifice d'un bouc émissaire par un groupe d'humains en proie à la réciprocité concurrente du désir.
Le groupe, en somme, refait son unité sur le sacrifice d'un seul, sacrifice qui ramène temporairement le calme, tandis qu'est promue une "vérité" unanime, celle des persécuteurs.
Cette fausse vérité sert de fondement culturel à la persécution des victimes puisqu'elle les présente comme des coupables, des trublions, des menaces. Ainsi la foule des persécuteurs se convainc-elle de la justesse ontologique de l'oppression qu'elle exerce. Les foules en mal de lapidation sont "unanimes", chaque résolution se nourrissant - par contagion mimétique - de la résolution des "autres".
Je songe évidemment au récent sondage IFOP (en réalité IFOP-MEDEF pour le Figaro pour l'actuel Président) dont les étonnantes réponses ont été préalablement inscrites dans l'esprit de certaines personnes, pour approuver les différentes mesures annoncées par le locataire de l'Elysée, puis renforcées par Brice Hortefeux, Frédéric Lefèbvre, Nadine Morano, Xavier Bertrand et Christian Estrosi.
Comment ?
- 13 déclarations de guerre depuis 2007, par l'actuel Président, contre la violence, la délinquance, etc...
- 1 débat sur l'identité nationale qui a fait grand bruit, et qui a laissé des traces ;
- 23 nouvelles lois répressives depuis 2002 ;
- multiplication de fichiers relatifs à la sécurité : STIC, ELOI, CANONGE, etc...
- tentatives plus ou moins réussies d'amalgames de type Musulman=islamiste, Rom=voyou, etc...
- et enfin deux semaines à répéter du soir au matin que la pririté absolue des Français était la sécurité, avec l'exploitation de faits divers.
Après tout cela, qui crée une "ambiance", un "air du temps", il est assez facile d'ourdir un sondage dont on sait que les réponses seront celles qu'on aura dictées devant les caméras de TV, sur les ondes radio, et dans les colonnes de journaux (avec quel renfort !).
=> Cette appréciation des élans de l'opinion publique - qui dès qu'il le faut ne manque pas de rappeler ses "origines chrériennes" - ne manque pas de sel, puisque dans Les Evangiles, le christianisme est "subversif" puisqu'il a délégitimé les persécuteurs et réhabilité la victime.
=> De prévaloir tantôt de racines chrétiennes, en se jetant aussitôt après sur la première victime expiatoire venue dans le cadre d'un bien étrange sondage relève de la plus totale incohérence.
Conte de la frustration
Inexorable descente aux enfers.
Daniel est un jeune homme ordinaire qui n'arrive pas à se satisfaire de sa vie. Il vit avec Saphia, qu'il aime, et avec qui il est depuis le lycée, et travaille comme coursier. Mais la frustration que cause sa situation professionnelle le conduit petit à petit à anéantir les choses qu'il a feint de « construire ». Le temps d'une journée et d'une nuit, Daniel plonge peu à peu dans une spirale infernale, qui pourrait tout lui faire perdre…
Il s'agit ici, non pas d'un film de cinéma, mais d'un téléfilm de Akhenaton et Didier D. Daarwin, diffusé ce dimanche 8 août 2010 sur France 2 en deuxième partie de soirée. Et ce téléfilm offrait bien davantage d'intérêts et de talents que bien des films français qui sortent en salles.
La vie de Daniel (Nicolas Cazalé, parfait et sublime comme toujours, en jeune adulte immature, égoïste et frustré), chauffeur-livreur, va basculer en une seule nuit de galère. En l'espace de quelques heures, le jeune homme, rongé par la frustration. Quand il découvre que sa femme (Leïla Bekti touchante et juste dans le rôle de la petite amie aimante, mais blessée par l’inconséquence de son homme) l'a quitté définitivement alors qu'il faisait la virée de trop avec ses copains, il fait la tournée des bars pour oublier. Il va enchaîner les mauvais choix, et voit son monde s'effondrer. Le verre de trop le mène à tuer un homme. Au petit matin, Daniel est en prison.
Si l'histoire reste somme toute classique, le concept de cette fiction, très bien co-réalisée (beaux cadres, photographie noctambule impeccable) par le rappeur marseillais Akhrnaton et Didier D. Daarwin est beaucoup plus original.
"Conte de la frustration" est un film musical : pas une comédie musicale dans laquelle les acteurs chanteraient leur texte, mais quelque chose de plus complexe. Ici, des rappeurs (Akhenaton pour Nicolas Cazalé) et des chanteuses (Amel Bent pour Leïla Bekhti) apparaissent à l'écran pour incarner les pensées d'un personnage, ou décrire une scène, en musique.
Le film alterne séquences filmées classiques et petits clips dans lesquels les dialogues font place à des textes rappés ou chantés en rapport direct avec l'histoire. Ainsi, Akhenaton incarne la "voix intérieure" de Daniel, tandis qu'Amel Bent incarne celle de Safia. En tout, 14 morceaux sortis en CD.
Ce n'est pas une critique sociale, ni un brûlot politique mais on retrouve certains des thèmes fétiches du rappeur : l’introspection, la passion comme boussole, les pulsions mal maîtrisées et la rédemption, les amours fanées et les rêves envolés. Et ce n'est jamais mièvre.
La distribution est complété par avec Roschdy Zem, Omar Sy, Frédéric Testot, Faf Larage, Oxmo Puccino, Zem, Omar et Fred, Sako, Veust Lyricist, sans oublier les complices marseillais comme Soprano, Saïd et Shurik’n : tous excellents.
Le "Prix de la meilleure contribution technique" au Festival de la Fiction TV de la Rochelle en 2009, « Conte de la frustration » est un concept novateur : « Ce n'est ni un téléfilm traditionnel, ni une comédie musicale, ni un clip, mais tout ça à la fois, il n'y a pas de précédent » explique Akhenaton. Le pari n'était pas gagné d'avance, mais fidèle à sa réputation de couteau suisse (rappeur, producteur, scénariste, réalisateur et grande gueule), le chanteur Akhenaton du groupe IAM l'a relevé haut la main.
Le concept était ambitieux (tourné à Marseille en 2 semaines seulement !), mais la réussite est au rendez-vous et finit d'imposer Akhenaton comme un touche-à-tout de talent. Et si France Télévisions se met à produite des téléfilms du même niveaux que ceux d'Arte, il n'y a peut-être pas à désespérer de la télévision française.
Un DVD à se procurer !
07 août 2010
Un poison violent
Cet été-là, tout change pour Anna. A son retour de l’internat, elle découvre que son père a quitté la maison.
Sa mère, effondrée par cet abandon, trouve refuge auprès du jeune prêtre du village.
Anna se raccroche à son grand-père, tendre et fantaisiste. Elle prépare aussi sa confirmation, dernière étape dans sa vie de croyante. Mais la naissance de son désir pour Pierre, un garçon libre et solaire, la fait vaciller.
Une part secrète d’elle même cherche à se donner corps et âme, à Dieu ou à quelque chose d’autre…
Katell Quillévéré est une jeune réalisatrice qui a présenté son film cette année à Cannes. Sa proximité avec l'âge de son héroïne l'aura probablement aidée à trouver le ton juste. Son Prix Jean Vigo est amplement mérité.
Voici donc une petite chronique de la vie de province, en Bretagne, dans une veine qui se rapproche de celle de Maurice Pialat. La réalisatrice prend le soin d'éviter le piège du jeunisme à la mode, et d'échapper aux clichés de l'époque. Dans ce cadre, elle fait le portrait délicat d'une jeune fille qui passe de l'enfance à l'adolescence, se débattant sans violence avec sa spiritualité, son inquiétude, son érotisme balbutiant.
Mais la jeune Anna n'est pas la seule à connaître un conflit intérieur, car c'est aussi le cas des adultes qui l'entourent : ses parents devant l'amour perdu, son grand-père devant la mort, le prêtre devant la tentation. Le talent de la réalisatrice est de faire de ces chaos intérieur, un chaos général ordonné qui ne sombre pas dans les crises hystériques.
La jeune Clara Augarde est parfaite, jamais mièvre, jamais inutilement torturée. Elle porte le film avec sensibilité et sensualité, à la foi dans la sérénité et le tumulte. Elle nous offre même un très beau moment de cinéma lorsqu'elle lit un poème à l'enterrement de son grand-père, (formidable Michel Galabru).
Lio, qui semble s'intéresser de plus en plus au grand écran ("La robe du soir" de Myriam Aziza dans un joli rôle, "La reine des pommes" de Valérie Donzelli pour la musique additionnelle, et maintenant "Un poison violent" de Katell Quillévéré, tout ça en 2010) confirme sa délicatesse de jeu, et campe une mère tout à fait crédible. Thierry Neuvic (aficionado des séries TV : "Mafiosa", "Clara Scheller"...) affirme une réelle présence dans son rôle de père, et il faut lui souhaiter que son rôle dans "Hereafter" de Clint Eastwood lui ouvrira des portes. Stefano Cassetti, que nous avions découvert dans le passionnant "Roberto Succo" de Cédric Kahn en 2001 est un prêtre tout en retenue, très convaincant. Nous découvrons aussi le jeune Youen Leboulanger-Gourvil, tour à tour pétillant, résolu, maladroit, timide, et parfois tout ça en même temps.
C'est un récit initiatique, pas original en soi, mais traité avec une rare délicatesse et une pudeur touchante. La rigueur formelle, l'austérité scénaristique, la fraîcheur des interprètes font que le film dégage une grâce qui perdure longtemps après la projection.
Cellule 211
Soucieux de faire bonne impression, Juan débute un jour plus tôt son nouveau travail dans une prison de haute sécurité. Mauvais timing ! À peine arrivé, il se retrouve au cœur d'une émeute. Personne ne le connaît et le hasard va lui permettre de se faire passer pour un prisonnier. Il peut ainsi approcher le leader de l'insurrection. Quand des membres de l'ETA sont retenus en otage, l'affaire prend un tour politique et le gouvernement s'en mêle.
Je n'avais vu aucun des deux films précédents de Daniel Monzon, "Le coeur du guerrier" en 1999, et "The Kovak Box" en 2006, qui m'étaient apparus comme deux films de SF à peine mieux que des épisodes de séries TV. C'est donc sans attendre rien de particulier que je suis allé voir "Cellule 211".
C'est un thriller carcéral violent, qui du point de vue de la mise en scène n'a pas grand chose à envier aux thrillers étasuniens, avec peut-être même une touche de réalisme en plus. Le réalisateur choisit, ce qui fait l'originalité du film, le point de vue du maton et non pas celui du prisonnier, et ce changement d'angle permet d'appréhender différemment l'univers carcéral.
Le décor, une véritable prison, offre de nombreux recoins truffés de caméras, ce qui permet d'assister à un jeu de chats et de souris entre mations et prisonniers, particulièrement anxiogène, maintenant une tension permanente qui va crescendo. Et là où le scénario est plutôt malin, c'est qu'il ne cesse d'inverser constamment les rapports de force pour relancer l'intrigue et maintenir le spectateur en haleine.
Alberto Amman (Juan Oliver) est parfait de fébrilité, coincé dans son secret à paraître un prisonnier et à dissimuler qu'il est maton. Antonio Resides (Utrilla) est sec, violent, intransigeant, parfait dans son rôle. Carlos Bardem (Apache), avec sa gueule de cinéma, est physiquement impressionnant et glaçant de rage. Quant à Elena Etura, que j'avais découverte et beaucoup aimée dans le très beau "Azul" de Daniel Sanchez Aezvalo en 2007 est très délicate.
"Cellule 211" ne serait pas ce qu'il est sans Luis Tosar, dont il faut retenir le nom. Cet acteur est un corps qui habite l'écran, comme il y en a peu. Malgré une filmographie riche depuis une dizaine d'années, il est assez peu connu en dehors de l'Espagne. Inévitablement, ça va changé. Il a déjà donné la réplique à Penelope Cruz, Fanny Ardant, Mira Sorvino, Victoria Abril, ainsi qu'à Javier Bardem, Colin Farrel, Jamie Foxx et Isaac de Bankolé. Des réalisateurs de la trempe de Michael Mann et Jim Jarmush lui ont déjà fait confiance, et ça ne va pas s'arrêter là.
Il est admirable de puissance dans ce rôle de "Malamadre", jouant avec une rare aisance de son corps imposant et de son regard noir. Il a largement mérité son Goya (équivalent d'un César).
Nous sommes donc devant un film bien mis en scène, qui sait tirer parti de son décor, et maintenir une certaine tension. Mais il n'élève pas le débat au-delà de l'histoire qu'il raconte, malgré sa toile de fond politique, comme l'ont fait "Dog Pound" de Kim Chapiron, et surtout l'excellent "Un Prophète" de Jacques Audiard.
Il n'en demeure pas moins que c'est un bon thriller carcéral, oppressant à souhait, proposant un angle de vue original, et surtout, permettant de faire plus ample connaissance avec Luis Tosar.
Insoupçonnable
Henri est convaincu que Lise, sa nouvelle et jeune femme, l’aime sincèrement.
Henri est aussi convaincu que Sam, le témoin de leur mariage, est le frère de Lise.
La machination est parfaite. Enfin presque...
Nous voici devant le deuxième long métrage de Gabriel Le Bomin après "Fragments d'Antonin" en 2006, sur les conséquences de la guerre de 14-18 sur un homme qui est revenu, et sa difficulté à se défaire de sa culpabilité d'en avoir réchappé. Bien qu'un peu surestimé à l'époque selon moi, le film était intéressant et psychologique, et surtout doté d'une distribution remarquable en tous points : Grégori Derangère, Anouk Grinberg, Aurélien Revoing, Niels Arestrup et Yann Collette, rien que ça.
Ici Gabriel Le Bodin nous propose un thriller psychologique où les manipulations des uns et des autres enrichissent le scénario. L'univers du film n'est pas sans rappeler les intrigues bourgeoises de Claude Chabrol. Ici, un cinémascope froid, une photographie travaillée, des cadres très soignés forment un tout élégant et glacé qui ajoute à la tension fébrile du film.
Il s'agit presque d'un exercice de style sur le film noir. Les codes de l'archétype du film noir made in USA dans les années 1940-1950 sont époussetés et revisités de façon plutôt convaincante.
Et comme dans son premier long métrage, le réalisateur fait la part belle à l'interprétation, s'appuyant sur des comédiens excellents. Charles Berling, en quinquagénaire désabusé croyant trouver une seconde jeunesse avec sa nouvelle jeune épouse est très subtile, comme à son habitude. Laura Smet sait donner à cette jeune épouse un côté femme fatale qui lui va bien, et demeure une héroïne insondable. Quant à lui, Marc-André Grondin confirme encore une fois, en frère-amant de cette jeune femme, toute son ambiguïté et sa capacité à entrer dans des rages subites avec un talent rare. Pour sa part, Grégori Derangère est parfait de sècheresse, confirme une belle présence, et confirme qu'il ira loin. Dans des rôles moins importants, il faut saluer Dominique Reymond toujours parfaite, et Francis Perrin qui trimballe une mélancolie qui lui va très bien.
Il est très dommage que le dénouement de l'intrigue soit si précipité, et surtout qu'il soit nourri d'une avalanche de rebondissements, qui ne font que nous ramener qu'à un traumatisme originel, ce qui manque un peu d'originalité.
Pour autant, c'est un film que je conseille, pour son style très froid et son interprétation remarquable.
02 août 2010
Plan B
Bruno vient de se faire plaquer par sa copine qui partage désormais sa vie avec Pablo. Mais derrière son apparente indifférence, Bruno élabore un plan pour la reconquérir… Il se rapproche de Pablo, devient son ami et cherche à fragiliser le couple. Mais rapidement, il se rend compte que pour arriver à ses fins, il n’a pas d’autre solution que de passer au plan B, l’amenant à remettre sa propre sexualité en question…
Voici le premier film (je crois) d'un réalisateur argentin, Marco Berger, que je ne connaissais pas du tout. Et c'est parfois dans les premiers films qu'on décèle de belles pépites.
"Plan B" en est une à plusieurs titres. Déjà, c'est davantage une fable sensuelle qu'une fable romantique à proprement parler, qui parvient à insuffler du trouble, de l'imprévu, et de l'humour aussi, dans ce petit drame intime.
Ensuite, il y a une réelle osmose entre la limpidité de la forme, avec ses nombreux plans fixes, parfois très sensuels, et l'innocence des personnages. Cela confère beaucoup de vérité au dispositif et aux troubles ressentis par les personnages, et insuffle de belles émotions.
C'est une fable à la fois distanciée et charmante, sur la confusion des sentiments entre deux amis trentenaires, que la sensualité finira définitivement par rapprocher. Cela est rendu possible parce que jamais la masculinité et la virilité des deux amis ne sont jamais bloquées à ce qu'elles sont supposées être, parce que les frontières entre l'amitié et l'amour sont poreuses.
Ensuite aussi, la grâce fragile des interprètes (que le réalisateur à pris le soin de ne pas recruter selon les archétypes physiques habituels) fait beaucoup pour la réussite du film : la malice de Manuel Vignau (Bruno) et la candeur curieuse de Lucas Ferraro (Pablo) dégagent un réel trouble aux yeux de Marcedes Quinteros (Laura) et Ana Lucia Antony (Ana).
Enfin, quelques objets ordinaires viennent se faire la prolongation des hommes et de leurs sentiments, tels la pelle et le seau enfantins, l'appareil photo qui fera des plans fixes dans les plans fixes comme pour immobiliser des sentiments nouveaux, le tee-shirt que l'on prête pour la nuit, la cigarette que l'on offre, le slip dont on ne peut malgré soi détourner les yeux... multipliant ainsi les liens entre les deux hommes. Comme si la matérialisation des sentiments pouvait aider à les comprendre, à les "saisir".
Ce film, qui oscille avec audace entre romantisme, sensualité, sexualité, qui s'attarde sur la confusion des sentiments, qui envisage une belle interrogation sur la masculinité, et qui sait le faire avec de beaux dialogues, et des plans fixes souvent admirables, parvient à nous troubler avec ses protagonistes. Ce qui reste une réussite.
Inception
Dom Cobb est un voleur expérimenté – le meilleur qui soit dans l’art périlleux de l’extraction : sa spécialité consiste à s’approprier les secrets les plus précieux d’un individu, enfouis au plus profond de son subconscient, pendant qu’il rêve et que son esprit est particulièrement vulnérable. Très recherché pour ses talents dans l’univers trouble de l’espionnage industriel, Cobb est aussi devenu un fugitif traqué dans le monde entier qui a perdu tout ce qui lui est cher. Mais une ultime mission pourrait lui permettre de retrouver sa vie d’avant – à condition qu’il puisse accomplir l’impossible : l’inception. Au lieu de subtiliser un rêve, Cobb et son équipe doivent faire l’inverse : implanter une idée dans l’esprit d’un individu. S’ils y parviennent, il pourrait s’agir du crime parfait. Et pourtant, aussi méthodiques et doués soient-ils, rien n’aurait pu préparer Cobb et ses partenaires à un ennemi redoutable qui semble avoir systématiquement un coup d’avance sur eux. Un ennemi dont seul Cobb aurait pu soupçonner l’existence.
Christopher Nolan a toujours fait preuve de savoir-faire, de créativité, d'intelligence. On se souvient de "Memento" en 2000, de "Insomnia" en 2002, et de "The Dark Knight" en 2008, où il avait déjà affirmé des thématiques d'ordre psychologique, avec finesse.
Ici, il décide de nous parler de dislocation du temps, de dislocation de l'espace. Le temps est disloqué par une maîtrise incroyable des flash-back, tandis que la dislocation de l'espace est symbolisé par un ascenseur par le quel on accède à tel ou tel rêve, voir à un rêve dans le rêve. C'est tout un voyage entre la réalité et le rêve, les deux toujours très imbriqués. Le réalisateur y joint le désordre psychologique suscité par l'amnésie, et par son goût du dédale.
Christopher Nolan propose donc une espèce de thriller "métaphysique" ou "paranormal", par le biais d'une splendeur visuelle, grâce à des effets stupéfiants.
Leonardo DiCaprio confirme encore tout son talent, (même si à mon sens il n'a pas toutes les nuances d'un Matt Damon), et il sait très bien incarner les troubles et la confusion qu'impliquent l'accès aux rêves. Il est brillamment secondé par l'épatante Ellen Page ("Juno" en 2008, "Bliss" en 2010) décidément convaincante et solide malgré sa petite silhouette fragile ; par le génial Michael Caine ; par Ken Watanabe (découvert chez Clint Eastwood dans "Mémoires de nos pères" en 2006, puis "Lettres d'Iwo-Jima" en 2007).
Il me faut maintenant insister sur les trois jeunes acteurs qui donnent au film un atout majeur : Cillian Murphy né en 1976, Joseph Gordon-Levitt né en 1981 et Tom Hardy né en 1981.
Cillian Murphy, c'est un condensé de détermination dans une incroyable douceur. A deux reprises chez Danny Boyle, "28 jours plus tard" en 2003 et "Sunshine" en 2007, dans "La jeune fille à la perle" de Peter Webber en 2004, et surtout dans le sublime "Le vent se lève" de Ken Loach en 2006, il trimballe toujours cette candeur mêlée de force qui lui permettent d'incarner des rôles solides, auxquels il donne beaucoup de nuances.
Joseph Gordon-Levitt, l'enfant prodige rôdé dans des séries TV, est un des acteurs les plus ambigus et les plus tamentueux de sa génération. Déjà, en 1993 (à 12 ans !), devant la caméra de Robert Redford dans "Et au milieu coule une rivière", il retenait l'attention. Dans le passionnant "La tentation d'Aaron" de C. Jay Cox en 2003 il maniait le chaud et le froid avec un talent rare, dans "Mystérious Skin" de Gregg Araki en 2005 il affirmait une ambiguïté et une rage glaçantes, tandis que dans "(500) jours ensemble" de Marc Webb en 2009 il incarnait les affres du parcours amoureux avec intelligence et légèreté. C'est incontestablement un immense acteur.
Enfin, il y a Tom Hardy, le moins connu. Il est de ces acteurs polymorphes, dont le corps est partie intégrante de son jeu, quelque part entre Marlon Brando et Olivier Gourmet. Découvert dans la série TV "Frères d'Armes" en 2001, il a aussi joué dans des films et des séries TV oubliables. On retiendra cependant "La chute du faucon noir" de Ridley Scott en 2002, et surtout son incroyable prestation dans le magnifique "Bronson" de Nicolas Winding Refn en 2009. Rares sont les acteurs à parvenir à une telle maîtrise de leur puissance physique.
Au final, nous sommes devant un film d'action intense qui donne une sensation de pesanteur jubilatoire. C'est une sorte de blockbuster cérébral et haletant, qui a su faire la synthèse entre le film d'action le plus ample et le plus trépidant, tout en restant confiné dans le petite espace d'une boîte crânienne.
Le film aurait été parfait si l'histoire d'amour tragique du héros n'avait été rendue presque insignifiante à cause du jeu insipide de Marion Cotillard, dont rien ne justifie la présence au casting. Mais cela ne gâche pas définitivement le film, que je conseille parce que c'est un bel alambic, porté par un DiCaprio qui ne cesse de devenir un très grand acteur, soutenu par une relève du plus grand intérêt.
31 juillet 2010
City of Life and Death
Aux portes de Nankin, capitale de la Chine, l’armée impériale japonaise lance l’offensive. À l’intérieur, les soldats chinois sont totalement désorganisés. Certains veulent se rendre, d’autres s’y opposent par la force, alors que l’essentiel des troupes et une partie de la population civile ont déjà été évacués. Les remparts sont détruits par des tirs de chars. Les soldats japonais entrent dans la ville fantôme avec ordre de ne pas faire de prisonniers. Le « Massacre de Nankin » est en marche. Parmi les soldats japonais, le jeune Kadokawa prend part à la mise à sac de la ville tout en l’observant avec effroi. Du côté chinois, les soldats sont exécutés en masse, et les femmes de tous âges violées. Les nombreux civils qui n’ont pu être évacués tentent de s’organiser pour survivre…
Chuan Lu nous propose un film dont il a écrit le scénario, qu'il a produit, et qu'il a mis en scène. Il a décidé de relever plusieurs défis : politiques, historiques, esthétiques. A mon sens, il les a tous relevés brillamment, et nous propose une oeuvre somptueuse.
Commençons par le plus évident : c'est formellement impeccable, dans un noir et blanc magnifique, et dans une réalisation et un rythme devant lesquels Spielberg et Eastwood peuvent rester modestes. C'est aussi puissant que du Griffith ou du Eisenstein.
La reconstitution historique est grandiose et terrifiante, et Chuan Lu nous propose la description de ce massacre de masse à travers des destinées individuelles. Il sait évoquer la trahison sans en faire des tonnes, comme il parvient à nous présenter ce qui conduit certains à obéir, d'autres à résister. En ce sens, le film touche à l'universel.
Pour autant, politiquement, il échappe à tout manichéisme, à toute caricature, et on lui a même reproché de trop humaniser les jeunes soldats japonais. Par petites touches, il peint les dilemmes des uns et des autres, en essayant de ne jamais trop appuyer sur les ressorts sentimentaux des protagonistes, ce qui est souvent le défaut des grandes fresques historiques étasuniennes. Chacun, Japonais comme Chinois, peut avoir ses failles.
L'interprétation est brillante. C'est un film certes chinois, mais dont le héros (ou l'anti-héros) est un jeune soldat japonais, Kudokawa qui peine à se résoudre à être réellement "partie prenante" de ce drame. Il est incarné par le sensible Hideo Nakaizumi (découvert dans "United Red Army" de Kôji Wakamatsu en 2009) qui trouvera finalement la seule façon d'échapper à ce massacre, et surtout, au souvenir de ce massacre.
Il est secondé par Wei Fan en Mr Tang, Liu Ye (que nous retrouverons prochainement dans "Connected" de Benny Chan, "Dark Matter" de Shi Chen, "Purple Buttefly" de Lou Ye, alors que nous l'avions découvert en 2007 dans "la Cité interdite" de Zhang Yimou), Yuanyuan Gao en Mlle Jiang (magnifique dans "Beijing Bycicle" en 2001 et dans "Shaghaï Dreams" en 2006, tous deux de Wang Xiaoshuai), Jiang Yiyan en Mr Jiang, Liu Bin en Xioadouzi, etc...
Ce film est une totale réussite, un monument de cinéma humaniste, au bord de l'abstraction et au coeur de l'humain et des sentiments les plus extrêmes, peints dans une esthétique indiscutablement magnifique.
A voir absolument.




























