Enfermement

Les inconnus sont des gens adorables...

Je ne sais pas comment font ceux qui, en bonne santé, peuvent ne pas mettre le nez dehors pendant des jours, mais moi, je ne tiens pas longtemps. Il faut que je sorte. "That's beyond my control !" comme dit John Malkovich (Valmont) dans "Les Liaisons Dangereuses" de Stephen Frears.

J'ai fait le ménage, la lessive, du rangement, de la couture, regardé deux DVD ("La Belle Personne" et "Les Chansons d'Amour" de Christophe Honoré), j'ai relu d'un seul trait "Analphabètes" de Rachid O, mais ce matin, même édenté, il a fallu que je sorte.

Debout dès l'aube (est-ce à dire que l'avenir m'appartient ?), je suis allé - dissimulé sous mon keffieh - à pied de Saint-Lazare à Châtelet, pour aller voir le plus long film de la semaine, celui de Martin Scorsese, "Le Loup de Wall Street", et je suis rentré à pied.

Quel plaisir d'entrer dans un bar (un petit bistrot de quartier), de commander un café, et de se faire aborder par un inconnu, manifestement un habitué, qu'on n'a jamais vu et qu'on ne reverra pas. Je crois avoir aperçu qu'il avait encore mins de dents que moi. On papote, ou plutôt il soliloque et j'opine du chef, hasardant de banals "je comprends", "je ne vous le fais pas dire", "je suis bien d'accord"... bref, du pur café du commerce, qui passe en revue à peu près toutes les banalités entendues au JT de TF1 de la veille, ou lues sur le Parisien du matin.

Allez, je dois bien vous le dire, l'inconnu portait un petit badge avec écrit, sur fond rouge, "l'humain d'abord".

Petit ajout, le 28 décembre 2013 :
Dans "Analphabètes", à un moment, ayant raté son train, Rachid O. se retrouve contraint de partager un taxi, et voici ce qu'il écrit : "Quelque chose était agréable dans ce taxi, une sensation de paix relative s'était emparée de moi. Je n'explique jamais rationnellement ce genre de brefs moments, mais il est sûr que j'aime me sentir ivre d'abandon. (...) Comme si tout ce que je pouvais vivre avec des inconnus m'était donné, m'était transmis...".
J'ignore pourquoi ce n'est que maintenant, après avoir écrit sur mon plaisir d'abandon avec les inconnus - et avec eux seuls - que je me rappelle ce passage précis du livre...