Homme-Produit

Vers une éradication organisée de la lutte des classes ?

Alors que je pense qu'est toujours d'actualité, et d'impérieuse nécessité, la lutte des classes, en ce sens qu'il y a toujours un affrontement entre les forces de travail et les détenteurs du capital - ce qui a été attesté par Madoff soi-même, et ce que confirment toutes les données statistiques - on voudrait nous faire avaler qu'elle relève du passé, au temps d'Émile Zola.

Les données statistique que j'évoque sont les suivantes : ces dernières années, environ 10 points de valeur ajoutée (les valeurs ajoutées constituent le PIB) sont passés de la rémunération des travailleurs vers les revenus du capital, à savoir les dividendes. Mais ça n'est jamais assez...

Bien que le Travail soit absent du Parlement tandis que le Capital (via différents lobbies hyper-puissants) y dicte la loi, là encore, ça n'est pas assez.

Une idée, un processus, a alors émergé : éliminer l' "homme-machine", créer, comme pour rire, l' "homme-objet", pour terminer, avec souvent son contentement, à l' "homme-produit".

Pour ce qui est de l'homme-machine, son extermination en France a été orchestrée depuis longtemps, par une mécanique que les ancêtres du MEDEF et de l'UIMM ont très bien fomentée :
Industrie => Usines
Usines => Ouvriers
Ouvriers => Syndicalisme
Syndicalisme => Colère du Capital
Colère du Capital => Délocalisations
Délocalisations => Suppression du Travail.

Et même s'il existe encore une "culture ouvrière", force est de constater dans son éradication, parfois pour de bonne raisons (l'ignominie des conditions de travail), souvent pour de très mauvaises (les nouveaux droits acquis), la disparition d'une forme d'homme-machine, la plus noble, celle de la "Bête Humaine" de Jean Renoir, de l'homme éprouvant, suant, pleurant, revendiquant. Et ce qui a d'abord prévalu pour l'industrie vaut aussi désormais pour la grande distribution, l'agriculture, le secteur tertiaire (en gros, le travail de bureau). Sur ce dernier secteur, on a beaucoup parlé des hommes-répondeurs (souvent, là-encore, des femmes) confinés dans des centres d'appels, qu'on a délocalisés en Afrique du Nord ou en Roumanie. 

Le consommation, grâce à l'amélioration du pouvoir d'achat, est devenue le consumérisme, toujours alimenté par le marketing et la publicité, voués à maintenir la croissance intérieure en vendant toujours davantage. Ce fut l'ère de l'homme-objet (là encore, souvent la femme-objet), sur lequel nous pouvions avoir un regard amusé, dans une forme de second degré, parce que nous avions appris à décrypter les messages publicitaires, sans toutefois nous en détacher, ni réellement, ni surtout massivement. Même s'il subsiste, l'homme-objet tend peu à peu à disparaître, parce qu'il est désormais ancien, parce qu'il est démodé.

Advient alors selon moi l'ère de l'homme-produit, que j'ai choisi d'illustrer par cette effrayante photographie, où empaqueté et muni de son code-barre, l'homme n'est plus homme. François Mitterrand en son temps, au tourant des années 1980-1990 si je ne me trompe pas, avait même ironisé à ce propos, répondant à un journaliste que l'homme n'était plus "branché", mais "câblé". Il avait peut-être pressenti, lui le littéraire, lui l'éternel "homme d'esprit", l'objétisation de l'homme, quoi qu'ait pu en dire autrefois Sigmund Freud sur l'homme-sujet dominant inconsciemment l'homme-objet.

Nous voici donc homme-produit, branché, câblé ou connecté, perpétuellement mis en valeur par le cinéma étasunien avec ses super-héros, ses hommes-robots qui ne suent pas, ne pleurent pas... mais toujours prêts à ériger une dictature qui ne dit pas son nom. L'homme-produit, à ce jour, conteste peu son nouveau statut, se laissant gaver par une multitude d' "informations" que lui servent les sites internet et les réseaux sociaux... Tellement connecté, J7 et H24, qu'il reçoit même les messages les plus à même de le contenter via le décryptage de ses goûts via l'analyse des sites qu'il fréquente.

L'homme-produit vit actuellement dans une espèce de perpétuel contentement, via la sélection d'informations qui est faite en amont, à son intention, et se soucie peu de son nouveau statut. Oui mais voilà, si être spectateur de soi-même est intéressant (à la manière de Montaigne), quoique prétende le GAYA (Google, Apple, Yahoo, Amazon), si être un peu acteur en s'adonnant au "selfie" (qui consiste à piblier des photos de soi sur les réseaux sociaux) peut s'apparenter à de l'être plutôt que de l'avoir, ça finira pas lasser, d'abord les moins abrutis, ensuite de plus en plus de gens.

L'homme, presque sous-protuit de son téléphone à tout faire, tel un "périphérique" que l'on branche - mais que l'on pourrait tout aussi bien débrancher - constamment surveillé, fatalement pour être puni, finira pas de plus se satisfaire de sa perte d'humanité. Il voudra prendre ce qu'il y a de bon dans les nouvelles technologies, à savoir ce qu'il ira y chercher, mais rejeter ce qu'il y a de mauvais, à savoir ce qu'on lui sert.

Et ce qu'on lui sert, c'est quoi ? C'est de l'homme en batterie, comme du poulet mortifère.

Reviendra alors, si je perçois bien les choses, l'homme-homme, ni machine, ni objet, ni produit - peut-être un peu tout ça, mais seulement "un peu" - qui voudra en découdre avec ces monstrueux Docteurs Frankenstein qui en ont fait une espèce de créature sans âme, et en reviendra, si tout se passe bien, à une forme de lutte des classes, pour recouvrer son humanité, son humanisme, son empathie pour autrui, son besoin de liens autres que virtuels.

L'homme devenu faiblesse redeviendra force.