Grand Central

Radiations nucléaires, radiations amoureuses...

De petits boulots en petits boulots, Gary (Tahar Rahim), Tcherno (Johan Libéreau) et Isaac (Nahuel Perez Biscayart) sont embauchés dans une centrale nucléaire.

Là, dans l'équipe de Gilles (Olivier Gourmet) au plus près des réacteurs, où les doses radioactives sont les plus fortes, il tombe amoureux de Karole (Léa Seydoux), la femme de Toni (Denis Ménochet).

L’amour interdit et les radiations contaminent lentement Gary. Chaque jour devient une menace.

 

Au départ, c'est par hasard que je me suis intéressé à la scénariste-réalisatrice REbecca Zlotowski. Elle a co-écrit en 2009 "Plan Cul", un court métrage de Olivier Niklaus avec Marc Sagat, que j'avais trouvé très orginal. Et je l'ai suivie, sans forcément me rappeler l'aube de sa carrière, en allant voir ensuite "Belle Épine" en 2010 puis "Jimmy Rivière" en 2011, deux bons films.

Grand Central - Johan Libéreau

Ici, ce n'est pas l'histoire d'amour qui m'a attiré, mais deux raisons principales : la vie du sous-prolétariat ouvrier dans les centrales nucléaires et la distribution. Olivier Gourmet, Johan Libéreau (voir photo ci-contre), Tahar Rahim, Nozha Khouadra, Denis Ménochet, Camille Lellouche... tout ça sonne bien à mes oreilles. Pour moi, Olivier Gourmet est une des plus grands acteurs francophones, Johan Libéreau reste inoubliable dans "Les Témoins" de André Téchiné, et Tahar Rahim dégage une espèce d'animalité très intéressante.

C’est après avoir lu "La Centrale" d’Elisabeth Filhol que la scénariste Gaëlle Macé a eu l’idée du filmde. Elle en a parlé à Rebecca Zlotowski (avec qui elle avait déjà travaillé pour "Belle Épine) qui a dévoré le roman en une nuit, sans véritablement penser en faire un film. Elles ont finalement décidé d’ancrer une histoire d’amour dans cet univers des travailleurs du nucléaire et de remercier l’auteur du livre pour son inspiration.

 

Grand Central - Casting

Grand Central - Gourmet

Le film évoque le quotidien difficile des travailleurs du nucléaire. Ces sous-traitants sont chargés de décontaminer les centrales afin de permettre à d’autres corps de métier (notamment les salariés d'EDF qui bénéficient d'avantages que les sous-traitants n'ont pas) d’intervenir sans danger. Au moment d’écrire le scénario de "Grand Central" les deux co-scénaristes ont fait appel à Claude Dubout, un ouvrier ayant publié une autobiographie à compte d'auteur. Il est devenu conseiller technique et a suivi toutes les étapes du film."J’ai particulièrement apprécié la vraisemblance des aspects techniques liés au secteur nucléaire, tant dans les costumes, les décors, que les prises de vues… J’ai retrouvé l’ambiance de ce que je vis depuis tant d’années", a-t-il confié après avoir vu le film. C'est là un des aspects du film qui m'a la plus intéressé, la description précise de ce "sous-prolétariat", avec tout ce qu'elle dégage d'amitié masculine et de solidarité dans le travail en équipe.

Grand Central - Tahar Rahim

Tahar Rahim a accepté d’être le héros du film avant même d’en avoir lu le scénario. Une "intrépidité" qui est devenue un trait de caractère de Gary. Rebecca Zlotowski s’est replongée dans la filmographie de l’acteur pour écrire ce personnage : "J’aimais l’idée de jouer avec toutes ces pellicules de personnages déjà joués et de m’en servir pour construire Gary, en dépassant toute origine ethnique, tout horizon social, m’allier simplement à un grand acteur".Ce dernier a suivi toutes les étapes du film et l’équipe d'ouvriers de la centrale nucléaire s’est constituée autour de lui.

En choisissant de raconter l’histoire d'ouvriers du nucléaire, la réalisatrice s’est confrontée à la difficulté de trouver un lieu de tournage. Construire un décor aurait été trop cher mais tourner dans une véritable centrale était impossible au vu des dangers de la radioactivité. La réalisatrice et son équipe sont donc parties à la recherche d’une centrale désaffectée et ont trouvé "un lieu unique" dans la banlieue de Vienne en Autriche : une centrale jamais mise en activité et servant à des formateurs de l’industrie nucléaire et à des ONG écolos. "Grand Central" est le premier long-métrage à y être tourné. "Ça nous a donné la possibilité d’ancrer le film dans un décor spectaculaire et concret, parfois aux confins du fantastique. Même si d’un lieu parfaitement inconnu on pouvait tout faire (…), il me tenait à coeur de reproduire cet inconnu, cette excitation dans une vraie centrale", raconte Rebecca Zlotowski.

Grand Central - Gourmet et Rahim

Grand Central - Ménochet et Rahim

J'ai beaucoup aimé la musique du film. La réalisatrice a fait appel à ROB pour composer la musique. Entre deux tournées avec le groupe Phoenix, il travaille pour le cinéma. Il a déjà signé la bande-originale de "Belle Épine", de "Jimmy Rivière", de "Populaire" (nommé aux César), de "Maniac" et de "Rock The Casbah" qui sort prochainement. La réalisatrice lui a fait lire le scénario de son nouveau film très tôt, lui demandant de définir et de distinguer grâce à la musique les trois grands espaces du film : la centrale nucléaire, le terrain sur lequel les travailleurs vivent et le saloon. Ces trois tonalités musicales différentes apportent beaucoup au film. 

Depuis que j'ai vu le film, j'ai lu et entendu les critiques qui en sont faites. Et si je souscrit pleinement à la bonne idée de mettre en parallèle le problème des riques de radiations nucléaires sur ce lieu de travail unique, et les "radiations amoureuses", je me suis heurté à une gêne.

C'est l'interprétation de Léa Seydoux qui m'a embarrasé. Nous savons qu'elle est pratiquement "incritiquable" par la presse étant donné son pedigree familial. Même si je l'ai beaucoup aimée dans "De la guerre" de Bertrand Bonelleo, "Plein Sud" de Sébastien Lifshitz, "La Belle Personne" de Christophe Honoré, "Lourdes" de Jessica Hausner, et "L'enfant d'en haut" de Ursula Meier, j'ai eu ici quelques difficultés à ressentir le milieu social auquel elle est supposée appartenir dans le film. J'ignore pourquoi, mais même avec ses traits sans finesse et attiffée comme une bimbo de province en mini-short hyper moulant, elle n'est pas ce qu'ont su être Miou-Miou, Sandrine Bonnaire et plus récemment Sophie Quinton, une prolétaire vibrante de sensualité. Elle dégage un je ne sais quoi de "bourgeois" qui ne sied guère au rôle. C'est là ma principale réserve sur le film.

Grand Central - Camille Lellouche

En contrepoint, je voudrais évoquer Camille Lellouche voir photo ci-contre). Dans "Grand Central", tant dans la scène où elle chante devant une simple guitare, tant dans les scènes qui suivent son irradiation où elle sera rasée, tant dans tous les sourires et les larmes, si vivants, qu'elle nous offre, elle est parfaite. J'ai été très touché par la qualité de son interprétation.

Dire ensuite que Olivier Gourmet est encore et toujours magistral, que Tahar Rahim tout en émotions rentrées est excellent, que la fougue ambiguë de Johan Libéreau est captivante, que Denis Ménochet prouve encore une fois qu'il est un grand acteur... prouvant que l'incandescence des acteurs est le coeur du réacteur de ce film impressionnant de maîtrise.

La réalisation est en adéquation parfaite avec les sentiments des personnages : puissante et sous tension. L'histoire d'amour et l'aspect social de ces damnés de l'atome sont traités avec la même intensité.

Finalement, c’est la vie qui caractérise le mieux "Grand Central", film épicé qui dévore les corps et les expressions de ses personnages avec une délicatesse remarquable ; film rugueux qui montre que l’amour a tout d’une centrale nucléaire.