Les Brasiers de la Colère

Les Brasiers de la Colère - Affiche USA

Deux frères.

À Braddock, une banlieue ouvrière étasunienne, la seule chose dont on hérite de ses parents, c’est la misère.

Comme son père, Russell Baze (Christian Bale) travaille à l’usine, une acierie, et vit paisiblement avec sa fiancée Lena Taylor (Zoe Saltana), tandis que son jeune frère Rodney Jr. (Casey Affleck) a préféré s’engager dans l’armée, effectuant des missions successivesen Irak, espérant ainsi s’en sortir mieux. Pourtant, après quatre missions difficiles en Irak, Rodney Jr. revient brisé émotionnellement et physiquement.

Lorsqu’un fâcheux accident de voiture qui coûte la vie à un gamin, envoie Russell en prison, son frère cadet tente de survivre en pariant aux courses et en se vendant dans des combats de boxe. C'est alors que le père de Russel et Rodney meurt après sa longue maladie.

Chacun des deux frères se choisit une sorte de père de substitution. Tandis que Braddock, sorti de prison, se rapproche de son oncle Gerald "Red" Baze (Sam Shepard), un homme honnête, calme et taiseux, Rodney se tourne vers John Petty (Willem Dafoe), petit escroc local, qui tient un bar avec son ami Tom Bower (Dan Dugan) et organise les combats de boxe.

Endetté jusqu’au cou parce qu'il refuse de jouer le jeu des combats truqués, Rodney Jr. se retrouve mêlé aux activités douteuses d’Harlan DeGroat (Woody Harrelson) , un caïd local sociopathe et vicieux. C'est alors queRodney disparaît. Pour tenter de le sauver, Russell décide d'affronter DeGroat et sa bande, en dépit du fait que sa désormais ex-fiancée qui sort avec l'inspecteur Westley Barnes (Forest Whitaker) lui demande de faire confiance à la police. 

Mais Russel est obstiné, il n’a pas peur, il sait quoi faire. Et il va le faire, par amour pour son frère, pour sa famille, parce que c’est juste. Et tant pis si cela peut lui coûter la vie.

Quand je lis que le film est co-produit par Leonardo DiCaprio, Ridley et Tony Scott, quand je vois l'excellence de la distribution (Christian Bale, Casey Affleck, Woody Harrelson, Willem Dafoe, Sam Shepard, Forest Whitaker, Zoe Saltana), quand je découvre que c'est réalisé par Scott Cooper à qui l'on doit le très bon "Crazy Horse avec Jeff Bridges, que le scénario est co-écrit par Brad Ingerbly (l'excellent "Sommertime" de Matthew Gordon sorti en 2012) et quand je lis le synopsis, je n'ai aucune raison a priori pour ne pas aller voir "Les Brasiers de la Colère" ni même la moindre hésitation.

Classes populaires, monde ouvrier des USA, voilà qui suscite aussi, chez moi, un très vif intérêt, tant j'ai l'impression que c'est rarement le cadre des films venus des USA. Je pense en effet que le manque de réprésentation cinématographique des "gens ordinaires" est travers très grave du cinéma.

Le réalisateur et co-scénariste Scott Cooper dépeint de nouveau un portrait de la classe populaire américaine dans "Les Brasiers de la Colère". Pour lui, c'est important d'aborder ce genre d'histoire au cinéma : "Le cinéma contemporain met souvent en scène des super-héros affublés d’étranges costumes, mais à mes yeux, les vrais héros, ce sont les Américains de la classe ouvrière. Ici, Christian Bale n’a aucun des superpouvoirs de Batman. Aujourd’hui, on voit sur les écrans davantage de gens avec des capes et des pouvoirs surhumains que de vraies personnes avec des sentiments." Il a donc choisi de parler de la "Rust Belt", qui, selon lui, n'est pas assez évoquée au cinéma. La "Rust Belt" (autrement dit "La Ceinture de la Rouille" en français) est une zone des USA qui réunit une partie importante des industries lourdes du pays. Appelée "Manufacturing Belt" (La Ceinture des Usines) jusque dans les années 1970, elle a changé son nom après le déclin économique des industries lourdes qui a vu de nombreuses villes de la zone se dépeupler avec le temps. Elle s'étend de la ville de Chicago jusqu'à la côte Atlantique du pays. La ville témoin des évènements du film Braddock, une ville industrielle de Pennsylvanie, dite "ville en détresse", qui se trouve donc en plein coeur de la "Rust Belt". Le réalisateur a d'ailleurs tenu à poser ses caméras dans la ville même afin de tourner. Leonardo DiCaprio, co-producteur, raconte : "La ville a servi l’histoire au-delà de tout ce que nous aurions pu imaginer. Tourner en décors réels était très important pour Scott, et par conséquent, pour nous aussi."

L'histoire des Brasiers de la Colère se situe dans un passé proche. C'est en 2008 que le scénario se déroule, alors qu'une importante crise économique fait rage : "L’histoire fait écho à une triste réalité. La vie de Rodney est déterminée par ses obligations envers l’armée. Il rentre aux États-Unis et découvre que l’économie du pays s’est effondrée. Après avoir servi dans l’armée, de nombreux jeunes soldats ont découvert que l’Amérique n’avait plus rien à leur offrir. Rodney n’a pas vraiment d’alternative"explique le coproducteur Michael Ireland.

Tourné en décors réels, les comédiens ont pu approcher la population environnante - de nombreux habitants de la ville ayant été engagés pour la figuration - afin de parfaire leurs personnages et les rendre plus authentiques. Le réalisateur se souvient : "Cette authenticité du lieu a nourri le jeu de chacun et la mise en scène. L’esprit de ces gens, qui travaillent dur, qui ont de vraies valeurs, transpire dans le film."

Casey Affleck et Christian Bale - Les Brasiers

Le film compte beaucoup d'atouts. D'abord le soin apporté à filmer les paysages de Pennsylvanie, tant naturels qu'industriels, l'attention particulière accordée à la ville de Braddock, ses maisons abandonnées, ses commerces clos, ses ouvriers... Ensuite la magnifique relation entre les deux frères, notamment après la mort de leur père, Russel suivant l'oncle Gerald pour chasser le cerf en forêt tandis que Rodney suit John Petty le conduisant vers un combat qui lui sera fatal, les deux parcours étant très bien montés en parallèle. Ces deux frères qui savent se dire qu'ils s'aiment, chose si rare au cinéma. Enfin, la magnifique interprétation des uns et des autres.

Christian Bale - Les Brasiers

Casey Affleck - Les Brasiers

Christian Bale campe un Russel calme et serein, qui malgré ses difficultés, n'aspire qu'à une vie honnête et heureuse. Il le fait, non pas naïvement, mais avec tout le recul froid et la conscience aiguë de sa condition. Son "feu intérieur" ne brûle que dans l'aciérie dans laquelle il travaille, avec l'abnégation propre aux gens de condition modeste. Son interprétation est remarquable. Casey Affleck, toujours sublime depuis le génial "Gerry" de Gus Van Sant, campe lui un gosse de l'Amérique détruit par la guerre d'Irak et les horreurs qu'il y a vues, presque incandescent, bouillant d'une rage qu'il ne peut exsuder que par les poings, dans des combats qui le cabossent à chaque fois davantage.

Willem Dafoe - Les Brasiers

Sam Shepard - Les Brasiers

Woody Harrelson - Les Brasiers

Willem Dafoe, fidèle à lui-même, en petit escroc logal que se choisit Rodney pour père de substitution est assez taiseux, tout en regards, jouant de sa "gueule de cinéma" unique, livre une très belle partition, osant même exprimer une part de culpabilité devant l'issue fatale du dernier combat de Rodney. Sam Shepard, tout aussi taiseux, jamais fébrile, solide comme un roc, qui accepte de guider Russel ver ce qu'il considère comme son devoir, est superbe. Forest Whitaker, en policier probe et bonhomme, comme si c'était encore nécessaire, qu'il est extraordinaire et qu'il peut tout jouer. Il reste un des plus beaux "colosses" du cinéma étasunien. Quant à Woody Harrelson, en escroc sans limites, il déploie toute la terreur dont il est capable.

Zoe Saldana - Les Brasiers

Dans cet univers hyper tostéroné, Zoe Saltana assume la seule part féminine. Très connue bien que méconnaissable grâce à son rôle de Ney'tini dans "Avatar" de James Cameron (dont elle reprend le rôle pour les épisodes 2, 3 et 4 à sortir au rythme d'un par an), compte aussi à son actif des rôles plus ou moins intéressants dans "Pirates des Caraïbes - la malédiction du Black Pearl" de Gore Verbinski (2003), "Le Terminal" de Steven Spielberg (2004), "Blackout" de Jerry LaMothe (2007), "Angles d'attaque" de Pete Travis (2008), "Colombiana" de Olivier Megaton (2011), "The Words" de Brian Klugman et Lee Sternthal (2012) et "Blood Ties" de Guillaume Canet (2013). Elle figurera aux génériques des très attendus "Kill the Trumpet Player" de et avec Don Cheadle et avec Ewan McGregor, dans "Book of Life" de Jorge R. Guttierez donnant la réplique à Channing Tatum, puis dans "Infinitely Polar Bear" de Maya Forbes donnant la réplique à Marc Ruffalo. Elle a une très belle présence, toute de douceur, et offre à elle seule les quelques moments de calme dans la fournaise que sont ces "Brasiers de la Colère".

Le film est intéressant, parce que Scott Cooper filme l'Amérique des pauvres, brisée par la mondialisation, ce qui est très rare au cinéma. Cette chronique de l'Amérique profonde met à nu des personnages qui se débattent contre l'adversité et la fatalité. Sa vision, réaliste, crue, impitoyable, permet à ses comédiens, formidables gueules cassées, de changer de registre, et offre à Christian Bale ce qui est à ce jour son rôle le plus subtil.

J'ai une réserve : j'ai peu goûté le flasback qui consiste à nous montrer les souvenirs heureux de Russel et Rodney, via un film super 8, exactememnt comme on voit ceux de Tom Hanks dans "Philadelphia" qui m'apparaît comme un procédé inadapté compte-tenu du milieu social des protagonistes, et surtout, totalement inutile. Heureusement, ce n'est que le temps d'une séquence.

Globalement, Scott Cooper parvient à trouver l'équilibre entre pamphlet social et critique acerbe des fondations de la société américaine. Il émane de l'ensemble une force et une honnêteté indéniables.