Ida

Une jeune orpheline à la rencontre de son passé, pour construire son avenir.

Dans la Pologne des années 1960, avant de prononcer ses voeux, Anna (Agata Trzeburchowska), jeune orpheline élevée au couvent, incitée par la mère supérieure, part à la rencontre de sa tante Wanda (Agata Kulesza, somptueuse), seul membre de sa famille encore en vie.

 

Wanda, qui a été une des chevilles ouvrière du socialisme en Pologne dans les années 1950 en qualité de juge, a perdu de sa superbe, fumant, buvant, enchaînant les amours éphémères...

Mais elle saura raconter à Anna l'histoire de sa famille, les raisons de son orphelinat, ses origines juives, le massacre de sa famille lors de l'occupation nazie. Wanda accompagnera Anna sur leurs terres d'origine, essaieront de retrouver les restes de leurs chers disparus (la mère d'Anna, le fils de Wanda) pour leur offrir une sépulture digne.

Paradoxalement, c'est elle, Wanda, la communiste autrefois implacable, qui fera comprendre à sa jeune nièce que l'engagement auquel elle se prépare suppose un sacrifice, lequel n'existe pas dans son cas, puisqu'elle n'est jamais sortie de son couvent, n'a rien connu ni vécu, hors la religion catholique.

Son périple avec Wanda, sa rencontre avec Lis, le beau saxophoniste alto (Dawid Ogrodnik), l'aideront-ils à s'émanciper un peu ? à mieux comprendre le sens de son engagement ? à y renoncer ?... 

Longtemps réputé pour ses documentaires diffusés sur la BBC, Pawel Pawlikowski a déjà tourné quelques longs métrages, dont "Transit Palace" avec Dina Korzun et Paddy Constantine en 2000, "le magnifique "Summer Love" avec Nathalie Press, Emily Blunt et Paddy Constantine en 2004, et le raté  "La Femme du Vème" avec Kristin Scott-Thomas, Ethan Hawke et Samir Guesmi en 2011. "Ida" est son premier long-métrage tourné en Pologne et joué intégralement par des acteurs polonais. 

Le récit se situe dans une Pologne des années 60, très proche de celle qu'avait connu le réalisateur dans son enfance. Une Pologne qui se cherchait, religieusement parlant. Le réalisateur explique : "La Pologne a une relation particulière avec la religion catholique. On a subi l’occupation étrangère pendant près de 150 ans, les forces occupantes étaient des Russes orthodoxes ou des Prussiens protestants. Face à elles, et bien au-delà de la simple notion de foi, l’Eglise catholique était le socle de l’identité nationale polonaise. Et cela s’est encore renforcé durant la période communiste. Historiquement, c’était compréhensible, mais d’un autre côté, cela a limité, voire déformé la foi chrétienne chez les Polonais, en lui donnant un aspect tribal et exclusif, en oubliant ce qui est transcendantal et universel dans le christianisme. A travers le  personnage d’Ida, je voulais explorer cette question-là."

Ida - Agata Kulesza

Ida - Kulesza Agata

Le personnage de Wanda est inspiré de l'épouse de l'ancien professeur d'économie de Pawel Pawlikowski, lorsqu'il étudiait à Oxford dans les années 80. Les ayant perdu de vue par la suite, il apprit quelques années plus tard l'extradition de cette femme, accusée d'avoir été dans les années 50 une procureure active dans les procès staliniens de l'époque : "Je n’aurais jamais pu imaginer cette femme si charmante avoir pu être une fanatique aveugle dans sa jeunesse et avoir vécu deux existences aussi antinomiques. Ce paradoxe m’a hanté pendant des années. J’ai d’ailleurs essayé de tourner un documentaire sur elle, mais elle était contre. Après le scandale, elle est tombée malade et est décédée. Elle m’a inspiré le personnage de Wanda qui est aussi assez paradoxal, à la fois très humaine, drôle et chaleureuse, et qui a également du sang sur les mains." Dire que Agata Kulesza incarne une Wanda magistrale. Et je me demande encore pourquoi le film ne s'intile pas "Wandé" plutôt qu' "Ida" tant on est devant une interprétation de très haut vol, d'un personnage complexe, si poignant, si actuel.

Ida - Agata Trzeburchowska

Après avoir auditionné de nombreuses comédiennes sans résultat pour interpréter le rôle d'Anna/Ida, Oawel Pawlikowski a pu compter sur l'aide de son amie réalisatrice Malgorzata Szumowska qui lui a permis de rencontrer l'actrice Agata Trzebuchowska. Comme il l'explique, "Malgorzata ne savait pas exactement ce que je recherchais mais elle a trouvé qu’Agata avait un look « hipster » intéressant, idéale pour jouer une jeune, folle et révoltée. Ce n’était pas du tout ce que je cherchais , mais je lui ai demandé de prendre discrètement une photo d’elle et de me l’envoyer. Je l’ai ensuite rencontrée pour lui faire passer des essais. Elle avait cet aspect sérieux et vrai que je recherchais, quelque chose d’atemporel. Son visage était enfantin mais sa personnalité dégageait une maturité, une force, qui contrastaient avec un calme extérieur. La plupart des actrices que j’ai auditionnées se disaient croyantes et me racontaient qu’elles voulaient entrer au couvent quand elles étaient jeunes, mais Agata est absolument et honnêtement athée. Evidemment, mes producteurs ont été sceptiques de me voir choisir pour le rôle central une inconnue qui, de plus, n’avait aucune envie de devenir comédienne par la suite… Mais le risque a payé : je ne peux imaginer personne d’autre qu’elle dans le rôle d’Ida." Elle est magnétique dans son rôle, d'une beauté qui rappelle celle de la jeune Siisy Spaceck (rappelez-vous "La Ballade Sauvage" de Terrence Malick en 1973) que j'aime tant.

Ida - Dawid Ogrodnik

Passionné par le jazz qui a été l'une des musiques phares des années 1960 en Pologne, le cinéaste polonais souhaitait que cet univers musical se retrouve incarné dans un seul et même personnage : celui de Lis, le saxophoniste dont Anna tombe amoureuse. Pour ce rôle, Pawel Pawlikowski souhaitait que l'acteur joue réellement du saxophone, qualité que Dawid Ogrodnik possédait. Toutefois, son audition fut pour le moins absurde, même si elle lui permit de décrocher le rôle :"Il est arrivé au casting avec la gueule de bois, il avait passé la nuit à fêter un prix qu’il venait de remporter. Il n’avait pas de saxophone mais une clarinette qu’il avait empruntée à un ami. A le voir tenter de visser son instrument tout en cherchant son portable qui sonnait et expliquer à son interlocuteur qu’il était sur le point de commencer son audition, j’ai été instantanément séduit." Et je le comprends, puisqu'il a une beauté semblable à celle de Sam Riley dans le rôle de Ian Curtis qu'il tenait dans "Control", film parfait, de Anton Corbijn sorti en 2007. Son personnage est discret, jovial, sensuel, et il s'en acquitte avec un évident talent.

Ici, il me faut évoquer la spendeur des images et l'incroyable subtilité des cadrages, et donc citer Lukas Zal, qui fait ici un travail éblouissant. C'est un film aux immenses espaces vides. La lumière qui l'irradie semble écraser des personnages que Pawel Pawlikowski filme souvent au bord du cadre, comme isolés ou apeurés. Ces plans fixes en noir et blanc, entêtants, beaux, presque esthétisants, suscitent le trouble et le mystère. Mais, plutôt que d'en parler, voici quelques photographies qui vous permettra d'en juger :

Ida - Image 1

Ida - image 2

 

 

 

 

 

Ida - cadrage 1

Ida - cadrage 2

Ida - Cadrage 3

Moi, des cadrages comme ça, je ne peux pas m'en lasser !

 

 

 

 

Un bijou d'esthétisme aux émotions enfouies qui nous emplissent d'un sentiment fort de mélancolie. Nous ne somme qu'à la mi-février, et je pense pouvoir écrire que c'est un des grands films de cette année. C'est un voyage sobre, sec, avec deux âmes basculant dans un pays qui vit sur les cendres de son Histoire. Une odyssée aussi maîtrisée que douloureuse, au cœur le plus de noir de la lâcheté des uns comme de l'infinie souffrance des autres.

Dans un noir et un blanc qui sont les couleurs de ses souvenirs, et un format carré qui encadre les visages comme des tableaux, rythmé par le saxo de Coltrane et la transcription par Busoni d’un choral de Bach, porté par la jeune actrice Agata Trzebuchowska (d’autant plus bouleversante qu’elle n’est pas actric), accompagnée et soutenue par les impeccables Agata Kulesza et Dawid Ogrodnik, «Ida» est un film épuré d’une beauté à couper le souffle.

À l’aide d’une caméra immobile, d’un montage subtil, de personnages aux visages au ras du cadre et qui semblent écrasés par le poids de leur destin, Pawel Pawlikowski a réalisé un chef-d’œuvre de spiritualité.

Je ne peux pas ne pas évoquer la scène sidérante où Wanda se suicide, qui m'a cloué sur mon siège. Il est peu probable que j'oublie un jour cette scène.

Ida - suicide Wanda