Des_hommes_et_des_dieuxL'humain et le divin.

Un monastère perché dans les montagnes du Maghreb, dans les années 1990. Huit moines chrétiens français vivent en harmonie avec leurs frères musulmans. Quand une équipe de travailleurs étrangers est massacrée par un groupe islamiste, la terreur s’installe dans la région. L'armée propose une protection aux moines, mais ceux-ci refusent. Doivent-ils partir ? Malgré les menaces grandissantes qui les entourent, la décision des moines de rester coûte que coûte, se concrétise jour après jour…

Ce film s’inspire librement de la vie des Moines Cisterciens de Tibhirine en Algérie de 1993 jusqu’à leur enlèvement en 1996.

Voici le quatrième long métrage réalisé par Xavier Beauvois, acteur, scénariste, et réalisateur de talent. Après "N'oublie pas que tu vas mourir" en 1996, "Selon Matthieu" en 2001, et "Le petit lieutenant" en 2005, il revient avec un film qui fera date, parmi les grands films du cinéma hexagonal.

L'oeuvre est rigoureuse et accessible, d'une austérité formelle particulièrement inspirée et adéquate, proposant de renvoyer le spectateur à ses propres interrogations, faisant de chacun de nous un de ces moines, se posant la question "et moi, qu'aurais-je fait ?". Car, comme l'indique bien le titre du film, l'humain est placé avant le divin. Cela permet à la tension dramatique de gagner peu et à peu en puissance, pour ne plus nous lâcher, et de nous entraîner au plus profond du mystère d'un sacrifice consenti.

Et il y a là un point d'équilibre qu'il était difficile à atteindre, entre la critique des actes terroristes tout en dressant le portrait de "kamikazes" qui consentiront un sacrifice, après un conflit moral, politique et religieux d'une communauté déchirée par le doute, apaisée par la foi, ni prosélyte, ni militante. En restant au plus près de ses personnages, Xavier Beauvois trouve ce point d'équilibre.

Un autre point d'équilibre est parfaitement maîtrisé par le réalisateur, acceptant le respect et l'observation des ces moines trappistes, à la fois en mage des soubresauts de l'Histoire, et au coeur de l'Histoire. C'est superbe, c'est touché par la grâce.

Les comédiens sont tous magnifiques : Lambert Wilson (Christian), Michael Lonsdale (Luc), Olivier Rabourdin (Christophe), Philippe Rauchenbach (Célestin), Jacques Herlin (Amédée), Loïc Pichon (Jean-Pierre), Xavier Maly (Michel), Jean-Marie Frin (Paul). On devine sans peine combien chacun aura été impliqué et touché par ces rôles magnifiques.

Michael_LonsdaleNul n'est meilleur que son frère trappiste, mais il me plaît de revenir sur Michael Lonsdale, comédien incroyable, capable de tout jouer. Compagnon cinématographique de longue date de Jean-Pierre Mocky, qui aura joué depuis "Le Procès' d'Orson Welles en 1962, avec de très grands réalisateurs, parmi lesquels Truffaut, Duras, Rivette, Malle, Carné, Resnais, Bunuel, Losey, Handke, Eustache, Ruiz, Ivory, Sautet, jusqu'à Podalydès, Ozon et Klotz.

Alors qu'il est un maître, il aura joué dans deux films majeurs de cette décennie : "La question humaine" de Nicolas Klotz en 2007 et "Des hommes et des dieux" de Xavier Beauvois, ce qui reste une admirable façon d'aborder le crépuscule de sa carrière.

Ce film est une oeuvre exigeante, intemporelle et universelle, contemplative, profondément émouvante, ponctuée de deux moment de lyrisme à faire pleurer Tarkovski : quand les moines se mettent à chanter pour couvrir le bruit de l'hélicoptère qui survole leur monastère ; quand, lors de leur Cène, ils écoutent un extrait du "Lac des Cygnes" de Piotr Ilitch Tchaïkovski, rythmant de façon presque prémonitoire leur fin.

Osons le dire, "Des Hommes et des Dieux" est un chef d'oeuvre, et son Prix Spécial du Jury, à Cannes, est amplement mérité. Pour celui qui croit au ciel, comme pour celui qui n'y croit pas, pour paraphraser Aragon.