Gisele_Freund_expoPortraits littéraires.

"Photographiez-moi comme je suis exactement en ce moment. Je me fiche d'être laid. Je veux être laid." Ainsi parlait Henri de Montherlant en 1939, et la photographe Gisèle Freund (1908-2008) a suivi les instruction à la lette : avec ses cheveux en brosse, son air sombre et buté, l'écrivain n'est pas à son avantage. Mais c'est justement ce regard dur, cadre très serré, qui fait de ce portrait l'un des plus fort de l'exposition présenté à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent à Paris. La laideur, paradoxalement, est plutôt photogénique.

De 1933 à 1940, la photographe Gisèle Freund a mené avec obstination une entreprise originale : photographier les grands auteurs de son temps pour leur construire un "panthéon" à la Nadar. Stefan Zweig, Romain Rolland, Colette, André Gide, Jean Paulhan, Henri Michaux, James Joyce, Virginia Woolf, Paul Eluard... Elle immortalise tout le gratin littéraire de l'époque, juste avant qu'il ne soit emporté par la guerre, et en couleurs s'il vous plaît - une innovation à l'époque. C'est à Gisèle Freund qu'on doit l'iconique photo d'André Malraux, clope au bec et cheveux au vent, emporté dans un flou plein de fougue. "Je n'ai photographié que ceux dont j'aimais l'oeuvre", disait la photographe.

Comment cette Allemande, installée à Paris après avoir fui le nazisme, a-t-elle pu convaincre autant d'écrivains de rejoindre sa "collection de papillons" ? Dès son arrivée, cette passionnée de littérature hante les QG des auteurs de l'époque. Et en particulier la rue de l'Odéon, où deux librairies incontournables se font face, fréquentées par tous les écrivains et aspirants : Shakespeare and Co, de Sylvia Beach, et surtout la Maison des Amis des livres, dirigée par Adrienne Monnier. Cette librairie ne vend pas seulement des livres, elle édite des ouvrages, accueille des lectures, sert de bibliothèque, montre des expositions. C'est là que Gisèle Freund rencontre nombre d'écrivains, là aussi qu'elle va montrer ses portraits à ses "victimes" sous forme de projection, en 1939. A l'en croire, ces grands vaniteux trouvaient qu'elle avait "très bien réussi les portraits des autres !"

Ce vaste projet est retracé ici dans une mise en scène aussi agréable qu'intelligente. Les deux devantures des librairies sont reproduites à l'identique, en taille réelle. On flâne comme un badaud devant les vitrines, pour découvrir des documents tirés des archives de la photographe, qui ont été léguées récemment au Fonds Mémoire de la création contemporaine : son reportage sur le chômage en Grande-Bretagne en 1936, sa thèse de sociologie remarquée sur la photographie en France au XIXe siècle. Plus loin : des coupures de presse, ses premiers essais en couleurs, ses travaux de mode... L'exploitation des archives a permis d'éditer deux jolis carnets où la photographe accompagne les images de commentaires en lettres tremblées.

Les portraits en couleurs sont exposés dans la dernière salle, en majesté. Mais sans glamour : la photographe romptà l'époque avec les photos de studio savamment retouchées. Les écrivains sont photographiés au naturel, chez eux, figés par le long temps de pose du Kodachrome. Et Gisèle Freund ne s'embarrasse pas de fioritures ou de cadrages sophistiqués : "La littérature m'a fascinée toute ma vie, disait-elle. Pas la photographie !" Elle préfère insister sur le génie de ces écrivains qu'elle révère : mains déployées, regard magnétique ou mystérieux, ils sont immortalisés en statues froides, en étoiles brillantes et inaccessibles.

Fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent, 5, avenue Marceau, Paris 16e. Jusqu'au 29 janvier 2012.