The Master

Étranges USA d'après guerre...

Freddie Quell (Joaquin Phoenix), un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui…

Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) « le Maître » (qui évoque évidemment Rob Hubbard, fondateur de l'Église de Scientologie), charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe... et peine à se sortir de son univers sectaire, au milieu de ce clan familial : l'épouse Peggy Dodd (Amy Adams), le fils Val Dodd (Jesse Plemons) entouré d'adeptes tels Helen Sullivan (Laura Dern), Clark (Rami Malek)...

"The Master" marque la cinquième collaboration entre Paul Thomas Anderson et l'acteur Philip Seymour Hoffman après "Har Eight" (1996), "Boogie Nights" (1997), "Magnolia" (1999) et "Punch-Drunk-Love" (2002), ce qui a suffi, a priori sans que j'en lise quoi que ce soit, pour que je sois tenté par le film.

Voici avec "The Master", le formidable portrait d'une Amérique d'après-guerre peuplée d'âmes errantes et livrée aux charlatans.

La mise en scène traduit ces relations puissantes et versatiles en longues scènes fluides, liquides, où les personnages semblent constamment se déverser les uns dans les autres. Tourné en 70mm, le film recrée visuellement une atmosphère années 1950, d'une élégance formelle éblouissante. "The Master" nous saisit dès son magistral premier plan qui inaugure une histoire passionnelle entre deux hommes, un choc entre deux grands acteurs qui ne s'oublie pas.

"The Master" a remporté deux prix à la Mostra de Venise 2012 : le Lion d’argent récompensant la mise en scène du réalisateur, et le Prix d’interprétation masculine, décerné ex-aequo à Philip Seymou Hoffman et Joaquin Phoenix. Le Lion d’or, récompense suprême, est revenu à "Pieta", de Kim Ki-duk. Selon diverses déclarations, ce palmarès largement contesté fut le fruit de calculs un brin surprenants : le jury présidé par Michael Mann aurait dans un premier temps décerné le Lion d’or au film de Paul Thomas Anderson. Mais constatant qu’on ne pouvait coupler cette récompense avec un Prix d’interprétation (en vertu d'une règle de non-cumul), les jurés auraient finalement choisi de "rétrograder" "The Master", afin de pouvoir récompenser également ses acteurs. Et es prix d'interprétation, ils le méritent amplement, et surtout conjointement, tant leur travail semble indissociable.

Il est peu de films qui soient à la fois aussi limpides et énigmatiques que la nouvelle création de Paul Thomas Anderson. Limpide, en effet, car dès lors que le cinéaste fait advenir un événement à l'écran, sa maîtrise de la construction dramatique, l'expertise de la reconstitution d'époque, la splendeur de la lumière et le génie des acteurs donnent à la scène une forme d'évidence éblouissante.

Le film épouse le mouvement de ses personnages, accompagne leur complexe relation et leurs errances. D'une élégance à couper le souffle, le film captive, stimule, dérange, amuse... Un très grand moment de cinéma, servi par un duo de comédiens époustouflant.