Le Monde Fantastique d'Oz

Même avec de mauvaises intentions, on peut faire le bien...

Lorsque Oscar Diggs (James Franco), un petit magicien de cirque sans envergure à la moralité douteuse, est emporté à bord de sa montgolfière depuis le Kansas poussiéreux jusqu’à l’extravagant Pays d’Oz, il y voit la chance de sa vie. Tout semble tellement possible dans cet endroit stupéfiant composé de paysages luxuriants, de peuples étonnants et de créatures singulières ! Même la fortune et la gloire ! Celles-ci semblent d’autant plus simples à acquérir qu’il peut facilement se faire passer pour le grand magicien dont tout le monde espère la venue. Seules trois sorcières, Théodora (Mila Kunis), Evanora (Rachel Weisz) et Glinda (Michelle Williams) semblent réellement douter de ses compétences…

Grâce à ses talents d’illusionniste, à son ingéniosité et à une petite touche de sorcellerie, Oscar va très vite se retrouver impliqué malgré lui dans les problèmes qu’affrontent Oz et ses habitants. Qui sait désormais si un destin hors du commun - grâce à la magie du cinéma - ne l’attend pas au bout de la route ?

Sam Raimi qui s'aventure chez Disney, voilà qui attise la curiosité. Le réalisateur, entre autres, de "Evil Dead" (1981), "Mort sur le gril" (1985), "Darkman" (1990), "Mort ou vif" (1994), "Un plan simple" (1998), la trilogie "Spider Man" (2002, 2004 et 2007), "Jusqu'en enfer" (2009) et de certains épisodes de la série TV "Spartacus, le sang des gladiateurs" (2010) est selon moi un virtuose technique. Mais d'où allait-il trouver l'inspiration et la rigueur qui permettent une entrée chez Disney ? Chez Tim Burton ! Jusqu'à lui emprunter Danny Elfman (avec qui il a toutefois déjà travaillé à quatre reprises). Et c'est très réussi.

"Le Monde Fantastique d'Oz" est une nouvelle adaptation du roman pour enfants Le Magicien d'Oz de L. Frank Baum. Les événements du film ne sont toutefois pas relatés dans le livre. Retraçant l'arrivée du fameux "magicien" au pays d'Oz, le long métrage réalisé par Sam Raimi constitue une préquelle au roman et au film musical de 1939, "Le Magicien d'Oz", réalisé par Victor Fleming.

La nouveauté apportée par "Le Monde Fantastique d'Oz" est donc de se demander comment le personnage du magicien est arrivé au pays d'Oz. Il s'agit de s'intéresser aux origines de ce protagoniste, à son passé, et en quelque sorte de le démystifier :"Le film raconte comment Oz est devenu le Magicien, comment un médiocre magicien de cirque, un charlatan, se retrouve dans un monde fantastique qui l’accueille en sauveur. C’est l’histoire d’un homme ordinaire et égoïste qui devient un grand magicien altruiste", déclare le réalisateur.

Amoureux du roman et surtout du film de Victor Fleming, Sam Raimi s'inscrit dans la continuité de ses modèles avec cet univers dichotomique en 3D, passant de la noirceur des forces du mal aux teintes kitschs et acidulées du royaume de la gentille Glinda.

James Franco Oz

Qui dit univers Disney, dit petits personnages secondaires savoureux et mausants. James Franco est donc accompagné du singe Finley (doublé par Zach Braff, le héros de la série TV "Scrubs") qui est un peu son majordome, son homme à tout faire, et qui reste son ami le plus fidèle et le plus loyal. Il est aussi accompagné de la petite China Girl, la poupée de porcelaine brisée qu'il répare avec de la glue (doublée par la jeune Joey King), qui est en quelque sorte sorte sa fille, très facétieuse et drôle. Quant à James Franco soi-même, aucun souci, il peut tout jouer, et il est malicieux à souhaits dans ce rôle d'illusionniste roublard animé par la cupidité, qui se révèle peu à peu capable d'assumer le destin qui l'attend, grâce au 7ème art, auquel le final rend un hommage particulièrement réussi.

Le casting féminin est réussi. Les deux soeurs sorcières méchantes, Théodora et Evanora sont respectivement interprétées par Mila Kunis et Rachel Weisz. Mila Kunis a une carrière déjà touffue à la TV depuis 1995, a joué dans des films oubliables avec pourtant des partenaires de premier ordre : Mark Wahlberg, Ben Affleck, Denzel Washington, Steve Carell... Ont cependant retenu l'attention ses prestations dans "Sexe entre amis" (2011) de Will Gluck avec Justin Timberlake ; "Balck Swan" (2011) de Daren Aronofsky ; "Ted" de Seth MacFerlane (2012) avec Marc Wahlberg. Elle compte déjà 5 films à sortir plus ou moins prochainement. Rachel Weisz compte déjà des films très intéressants dans sa carrière : "Beauté volée" de Bernardo Bertolucci (1996), "Bent" (sublime !) de Sean Mathias (1997) ; "Stalingrad" de Jean-Jacques Annaud (2000) ; "The Constant Gardener" de Fernando Mereilles (2005) : "My Beautiful Nights" de Wong Kar-Wai (2007) ; "Lovely Bones" de Peter Jackson (2009) ; "360" de Fernando Mereilles (2012 ; et nous la verrons prochainement sous la houlette de Lasse Hallström avec Nicole Kidman, puis de David Cronenberg avec Viggo Mortensen. Je regrette toutefois qu'elle n'aient su (ou pu ?) des "méchantes" telles qu'on les aime chez Disney (comme ailleurs), et c'est là qu'on voit que n'est pas Tim Burton qui veut, que n'est pas Glenn Close qui veut. Car enfin, en 2013, cela fait longtemps, même chez Disney, qu'on peut se permettre d'offrir à ce type de rôles des connotations sexuelles, voire carrément SM-soft en double lecture (surtout face à un James Franco ouvertement homosexuel, ce qui n'aurait pas manqué de piquant)... Dommage.

Michelle Willams Oz

Alors que le charme de ce genre de film Disney tient généralement en large partie de la férocité de la (des) "méchante(s)", c'est ici la prestation de Michelle Williams qui a retenu mon attention sans son rôle de gentille sorcière. Elle parvient à ne pas être gourde, et jamais elle n'est crédule devant Oscar Diggs, sachant dès le départ qu'il n'est pas le Magicien d'Oz, du moins pas celui qui est attendu. Déjà c'est la seule des trois actrices qui a su porter des films sur ses seules épaules, et je pense ici à son travail excellent avec la réalisatrice Kelly Reichardt dans "Wendy et Lucy" (2008) puis dans "La Dernière Piste" aux côtés de Paul Dano.

C'est une des rares actrices dont on peut estimer la carrière à l'aune de ses partenaires : Ryan Gosling et Kevin Spacey en 2003 dans "The United State of Leland" de Matthew Ryan Hoge ; Emile Hirsch, aussi en 2003, dans "Imaginary Heroes" de Dan Harris ; évidemment en 200, Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans "The Secret of Brokeback Mountain" de Ang Lee ; Paul Giamatti (que j'adore) en 2006 dans "The Hawk is dying" de Julian Goldberger ; Gael Garcia Bernal en 2009 dans "Mammoth" de Lukas Moodysson ; Leonardo DiCaprio en 2010 dans "Shutter Island" de Martin Scorsese ; en 2010 encore, Ryan Gosling dans "Blue Valentine" de Derek Cianfrance ; prochainement Mathias Schoenaerts dans "Suite Française". Elle n'a pas le physique hollywoodien, elle ne joue pas comme une actrice hollywodienne, elle parvient aussi à retenir l'attention d'un Wim Wenders ("Land of Plenty" en 2003 ou d'un Todd Haynes ("I'm not there" en 2007), et réussit à mettre de la profondeur dans chacun de ses rôles. Et même ici, sous la férule de Sam Raimi, elle ne se laisse pas écraser par son rôle de gentille, ni par les effets spéciaux dont sont gratifiées les méchantes. Admirable !

Savoureux James Franco (qui s'amuse à mimer un peu Johnny Depp), casting féminin plutôt réussi, 3D inspirée, univers enchanteur – s'y mêlent harmonieusement les trucages artisanaux et numériques, le merveilleux pour enfants, des réflexions sur l'amour, l'amitié, la fraternité, la cupidité... loin d'êtres idiotes, et de délicieuses touches de fantastique horrifique... force est de reconnaître que le résultat est plaisant, enlevé, féérique. Sam Raimi a su conserver intacte la vocation du film original. Son film est presque "un classique instantané".

Et l'occasion pour Sam Raimi de signer l'un bel hommage au pouvoir d'attraction immuable du 7ème art.