La Cité Rose

En banlieue, on rêve aussi...

"Mitraillette" (Azize Diabate Absoulaye, époustouflant) a 12 ans. Il vit à la Cité Rose, à Pierrefitte-sur-Seine (93), sa cité qu'il ne quitterait pour rien au monde.

Son univers, c’est d'abord sa famille : sa mère France-Lise (Néva Kéhouane), aimante et attentionnée, Isma (Idrissa Diabaté), son cousin de 16 ans qui prend un mauvais chemin, son grand frère, Djibril (Ibrahim Koma, au jeu très délicat, découvert en 2002 dans "Fais-moi des vacances"), 22 ans, étudiant à La Sorbonne, qui rêve de devenir avocat et continuer d'aimer la jolie Lola (Juliette Lamboley, vue dans "15 ans et demi" en 2009 face à Daniel Auteuil), issue des beaux quartiers parisiens, qui fait ses études avec lui.

Son univers, c'est aussi toute la bande de Narcisse (David Ribeiro, déjà vu dans le très bon "Jimmy rivière" en 2011) le caïd du quartier qui vit du trafic de drogue, composée de Mas (Mahamadou Coulibaly), les inséparables Manu (Steve Tran) et Karkasse (Ousmane Diedhiou), Cheveux (Diouc Koma), qui voudraient bien tous ne plus dépendre de Gitan (Arben Bajraktaraj)...

Mitraillette, lui, aimerait juste s'amuser avec son meilleur ami La Crête (Ismaël Ouazzani, très drôle) et sortir avec Océane, la plus belle fille du collège...

Tous ces destins sont liés, au sein d'un quartier, au cœur de ses tours où les rêves, parfois, se payent cash.

Le metteur en scène Julien Abraham a eu l'idée de tourner "La Cité Rose" en découvrant une série brésilienne "La Cité des Hommes" et le film qui s'ensuivit, "La Cité de Dieu" sorti en 2003 (un chef d'oeuvre à voir absolument !) sur la vie d'enfants d'une favela. Le projet de montrer la vie d'un quartier de manière positive et réaliste devait d'abord suivre le même format de série pour la télévision, afin de marquer le spectateur sur le long terme. Après un pilote tourné en 2008 qui n'a convaincu aucune chaîne, c'est finalement l'idée d'un long métrage qui a emporté l'adhésion de la société de production Ex Nihilo.

Julien Abraham a décidé de tourner essentiellement caméra à l'épaule, afin de s'adapter plus facilement au jeu de ses acteurs, pour la plupart débutants, et garder une certaine crédibilité : "L'idée était de capter un maximum de choses, ce qui impliquait que le cadreur devait être constamment à l'affût", raconte le réalisateur, en poursuivant : "Les marques au sol ne sont pas toujours respectées et, surtout, l'improvisation dans le texte est ma philosophie. Du coup - et cela est vrai pour les petits comme pour les grands - je laissais une grande liberté aux acteurs pour qu'ils n'aient pas l'impression de réciter artificiellement un poème !"

Le hasard du casting a fait que Azize Diabate Abdoulaye, qui interprète le héros Mitraillette, a lui-même grandi à la Cité Rose. L'attachement au lieu dont parle le petit garçon dans le film n'est donc pas feint. Julien Abraham se rappelle :"Quand il jouait la comédie et se déplaçait dans le "décor" du film – là même où il habite toujours aujourd'hui – , il évoluait dans un univers où il se sentait chez lui." Vous verrez, le jeune Azize a déjà au moins autant de charme et d'abattage qu'Omar Sy, ce qui n'est pas peu dire.

La bande originale de "La Cité Rose" est composée de morceaux écrits par des références du rap français : "La musique est si importante pour moi que l’un des co‐producteurs Kwani Abidonou m’a proposé de faire composer « une bande originale inspirée »", raconte le metteur en scène, en poursuivant : "Il a convaincu des artistes majeurs tels que Soprano, Youssoupha et Sexion d'Assaut qui, emballés par le film et le message qu’il véhiculait, ont composé des morceaux originaux."

"La Cité Rose" est un récit bouillonnant d'énergie, échappant à la violence inutile et aux clichés pour instaurer, entre drame et comédie, un regard nouveau, frais et spontané sur l'une des cités les plus notoires de Seine-Saint-Denis. La fraîcheur de cette "Cité Rose" fait du bien. Ses acteurs, non professionnels pour la plupart, sont vraiment épatants dans la peau de personnages fort justes. Ce film est tout simplement une vraie bonne surprise. Car grâce à un script solide et à une interprétation très vivante, il détaille la variété, la richesse et la complexité humaine d'une communauté rarement montrée au cinéma.

A un rythme effréné, le réalisateur s'amuse donc à casser les clichés et à retourner les préjugés, pour proposer un regard plus bienveillant, à juste titre, que celui qui nous est imposé dès lors qu'on évoque "les banlieues". La confrontation entre le récit enfantin et le film de gangsters a l'immense mérite de ramener la violence urbaine à son rang de phénomène destructeur, et l'énergie qu'elle dégage donne à "La Cité rose" un allant communicatif.

Azize Diabate Abdoulaye

Et voir, devant tous les autres, le si jeune Azize Abdoulaye Diabate (photo © Sebastiaan Deerenberg), presque littéralement crever l'écran - ce que n'arrivent souvent pas à faire les acteurs français pourtant très exagérément encensés - c'est jubilatoire, et pourrait bien donner raison aux philosophes et aux politiques qui osent encore dire qu'il y a au coeur "de nos banlieues" une sève et une énergie trop ignorée, négligée, délaissée, abandonnée, niée... dont toute la France a pourtant cruellement besoin.