Rock The Casbah

Dans le coeur de Gaza.

Au début de la première Intifada ("guerre des pierres", fin des années 1980), quatre jeunes Israéliens, Tomer (Yon Tumarkin, admirable), Aki (Roy Nick), Iliya (Henry David), et Isaac (Lavi Zytner), sont envoyés à Gaza afin de "rétablir l'ordre", comme le leur assure leur commandant. La guerre semble alors être un jeu qui touche à sa fin.

Mais, alors qu'il poursuit un jeune Palestinien, un des soldats de la troupe est tué sous le coup d'une machine à laver jetée d'un toit. Assignés sur ce toit de cette maison palestinienne ou vivent Muhamad et Samira (Abel Abou Raya et Kawla Alhaj Debsi, magnifiques entre résistance et résignation) avec leurs enfants, pour surveiller le village, retrouver le responsable de la mort de leur camarade et prévenir tout nouveau trouble, les quatre infortunés se trouvent confrontés à la réalité d'une famille qui ne veut pas passer pour collaboratrice des forces occupantes.

Face à une situation ingérable, leur vie de jeune soldat se complique de jour en jour.

Inutile et impossible pour moi de nier que le seul fait que le film se déroule dans la bande de Gaza lors de la première Intifida et qu'on ait eu l'audace de lui donner pour titre celui d'une admirable chanson de The Clash suffit à attiser ma curiosité. Saine curiosité, puisque je pense que "Rock The Casbah" restera un des films les plus intéressants de l'année.

Rock The Casbah - commando

Le réalisateur Tariv Horowitz avait lui-même été enrôlé dans l'armée israélienne, appelée aussi Tsahal, lorsqu'il était plus jeune, à la manière des personnages de son film. Il raconte : "Enfant, j’ai toujours été fasciné par les films de guerre. Cette attirance s’est confirmée quand j’ai grandi et commencé à comprendre la situation politique dans laquelle je vivais. Quand mes amis et moi nous sommes retrouvés enrôlés, en uniforme de l’armée, j’ai commencé à vraiment comprendre l’idée de la perte de l’innocence."

L'équipe du film n'a pu obtenir que 22 jours de tournage sur le terrain. Yariv Horowitz a dû s'adapter en conséquence. De fait, sur chaque séquence, il ne dirigeait que les acteurs, laissant ainsi son chef opérateur plus libre de ses mouvements : "C'était la meilleure façon de donner au film l’aspect proche du documentaire qui fait sa dynamique...", explique le réalisateur.

Rock The Casbah - toit

Le film joue sur un effet sonore important ; la répétition de l'appel de "La voix de la paix", une station de radio créée et dirigée par l'activiste pacifiste Abie Nathan, décédé depuis. Un élément essentiel dans "Rock The Casbah" : "Je me rends compte combien il est triste qu’aujourd’hui nous n’ayons plus de vrais idéalistes, comme Abie Nathan l’était, qui croient en la paix, et croient que l’éducation, l’apprentissage de la tolérance est le seul moyen d’éviter que la situation n’empire", commente Yariv Horowitz.

Le film n'a pas vocation à défendre un camp plus qu'un autre. Le but est avant tout de rendre compte de l'absurdité du conflit à travers la vision de quatre jeunes soldats israéliens. Le film reprend le point de vue de David Grossman, dans l’introduction de son recueil d’essais "Death as a way of life" : "Profondément enfouis au plus profond de l’âme de chaque Israélien et de chaque Palestinien, il y a l’intime conviction que ce terrible conflit, finalement, est futile"Yariv Horowitz se souvient de son temps passé dans l'armée, une époque qui ne peut que l'inciter à aller dans ce sens : "De mon expérience dans la bande de Gaza j’ai retenu la sensation qu’il y avait autant de haine que de points communs, et je me rappelle de situations où personne ne comprenait plus vraiment ce contre quoi il combattait", explique le metteur en scène.

Rock The Casbah - Palestiniens

Chronique de l'occupation d'un lieu de Gaza, cette fiction aux allures de reportage rend compte du réel avec une rare intensité, grâce à l'intelligence du scénario, à la liberté de la réalisation, à la qualité de l'interprétation. La fluidité de la caméra, qui s'attache toujours à rester au plus proche de l'humain, apporte beaucoup à la crédibilité du propos.

Le film a aussi un autre mérite, très important selon moi : celui de désigner bien malgré lui la rouille qui enveloppe désormais la grammaire du film de guerre, dès lors que ce dernier s’entiche de son encombrant grand frère américain des années 1970. En effet, il n'est plus possible de s'émanciper de l'exposition de différents points de vue, de bien comprendre que l'heure de la propagande est terminée, et qu'il faut proposer une diversité des regards, d'une part chez les deux adversaires, mais aussi parmi chacun des deux "forces" en présence. Et là, surtout du côté de Tsahal, "Rock The Casbah" marque un point, comme le fit en son temps (1983 !) le trop méconnu mais sublime "Streamers" de Robert Altman.

Rock The Casbah - blessée

"Rock The Casbah" réussit un autre pari très audacieux : il propose des moments d'ironie, voire même d'humour. Le jeune Israélien de gauche, qui ne souscrit donc pas à la politique du Likoud, est surnommé "Haïfa" ; le chien errant est lui aussi qualifié d' "arabe" ; peut-on tuer un âne "arabe" alors même qu'est peint sur son dos le drapeau de l'Israël ? ; il n'est guère pertinent de suivre des ordres aussi absurdes qu'inutiles ; ma mauvaise nourriture en boîte qui fait péter ; etc...

Notons que "Rock the Casbah" a fait réagir vivement la presse israélienne, de droite comme de gauche, et avec, fatalement, deux points de vue différents. Yariv Horowitz, lui, préfère poser la question suivante : "Peut-être que la façon dont on croit ou pas à ce qui ressemble plus à un cauchemar qu’à un conte de fée nous positionne finalement ?"