Ilo Ilo

Chronique familiale, sur fond de mépris de classe sociale et de crise financière.

A Singapour, Jiale (Ko Jia Ler), jeune garçon turbulent vit avec son père et sa mère, Teck et Hwee Leng (Tianwen Chen et Yann Yann Yeo).

Les rapports familiaux sont très tendus, le père fait semblant de travailler alors qu'il a été licencié, et la mère, enceinte de son deuxième enfant, est totalement dépassée par son fils qui ne pense qu'à jouer avec son Tamagotchi et à étudier tous les tirages du Toto (le Loto local), décide d’embaucher Teresa, une jeune Philippine.

Teresa est vite confrontée à l’indomptable Jiale, qu'elle va tenter d' "apprivoiser" peu à peu pour l'apaiser et l'assagir, en jouant la carte de la bienveillance et de la complicité.

Surgit alors la crise financière asiatique de 1997, qui commence à sévir dans toute la région, et qui pourrait mettre fin à le délicat équilibre que semble trouver malgré tout la petite famille...

Ilo Ilo a été présenté au Festival de Cannes 2013 dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. Il y a remporté la Caméra d'Or, prix distinguant le meilleur premier film de toutes les sélections du festival, remis par Agnès Varda. Anthony Chen avait déjà été salué d'une Mention Spéciale du Jury pour son premier court métrage "Ah Ma" présenté en 2007. Il est le premier Singapourien à avoir été honoré par le palmarès cannois. Il a aussi réalisé "Lignthouse" en 2010, un court métrage dont le sujet est déjà la famille, à travers le destin d'une mère courage et de ses trois enfants.

Le titre du film trouve ses origines dans la jeunesse du réalisateur Anthony Chen dont la nourrice venait de la province d'Ilo Ilo aux Philippines. Sans pour autant être totalement autobiographique, les évènements du film se rapprochent beaucoup de la jeunesse du réalisateur. Teresa est une nourrice philippine, tout comme celle qu'avait le metteur en scène. Le film prend place à la fin des années 1990 et tout se passe à Singapour dans un décor proche du lieu de son enfance.

L'une des difficultés sur le tournage a été de recréer l'univers propre à la fin de ces années 1990 à Singapour. En 16 ans, la ville a bien changé : "L’architecture, les bâtiments et les intérieurs ont évolué avec le temps. Choisir les extérieurs a été extrêmement difficile. Notre pays oublie malheureusement trop rapidement son passé". Il a donc reconstitué les décors de mémoire et en rassemblant beaucoup de photos personnelles pour rendre le tout identique à l'époque de son enfance.

Ilo Ilo - JIa Len et Bayani

Ilo Ilo - Bayani et Jia Ler

Le casting est remarquable. Koh Jia Ler qui incarne ce gamin difficile, dont c'est ici le tout premier rôle, est remarquable de spontanéité et de naturel. Le rôle est inroyablement difficile, surtout dans la première moitié du film, tant ce gosse est insupportable. Angelo Bayani incarne la nounou Teresa avec beaucoup de détermination et de délicatesse : l'actice doit à la fois être stricte, mais aussi bienveillante, pour ne pas reproduire l'échec des parents de Jiale, abandonnés à leur incommunicabilité face à leur infernal rejeton. Peu à peu, elle parvient non seulement à susciter l'affection du jeune Jiale, mais elle parvient aussi à nous faire comprendre ce qu'est le "sous-prolétariat" philippin à Singapour. Son rôle est celui qui possède à la fois le prisme le plus petit (confinée dans une structure familiale qui n'est pas la sienne), mais aussi le plus large (la mondialisation et son immigration clandestine de travail). Elle a joué précédemment dans "Graceland - a life for every life" de Ron Morales, et nous la retrouverons prochainement dans "Norte, la fin de l'histoire" de Lav Diaz, une somme de 4 heures, qui a aussi été présenté à Cannes en 2013 dans la section Un Certain Regard".

Ilo ILo - famille

Ilo ILo - famille cimetière

Yann Yann Yeo (la mère) et Tianwen Chen (le père) figuraient tous deux au générique de "Ah Ma" le premier court métrage de Anthony Chen. Ils sont impeccables, elle en mère débordée, lui en père fracassé par la crise financière et son licenciement - notons que Yann Yann Yeo figurait au générique de "One Last Dance" de Max Makowski sorti en 2005, dans lequel elle donnait la réplique à Hervey Keitel - montant très bien combien les classes sociales intermédiaires sont fragilisées par les secousses économiques et financières. Leur talent consiste à jouer la fragilité familiale et la fragilité sociale comme si presque rien ne pesait sur leur épaules, c'est à dire comme s'ils ne percevaient pas les rouages complexes d'une famille, ni ceux, plus complexes encore, de la globalisation. Ce n'est rien de dire que leur travail est ramarquable, tout en petites touches.

Sur fond de crise économique et de rapports sociaux difficiles, un vif et attachant portrait d’enfant, petit dur assoiffé d’attention et d’affection. "Ilo Ilo" est une vraie bouffée d’air pur. Le cinéaste Anthony Chen prend son temps pour filmer le mépris de classe et la découverte de l’autre, serre le cœur sur des détails – l’odeur des cheveux, la mélancolie exprimée par une chanson populaire. Le regretté Edward Yang a peut-être trouvé là son successeur.

Le charme de ce premier long métrage d'Anthony Chen repose sur une mise en scène d'une délicate fluidité, laissant la caméra capter les faits et les humeurs du quotidien, sans ostentation mais avec grande précision. C'est d'une délicatesse désarmante et le réalisateur réussit à nous faire vivre au coeur de cet appartement comme si on le connaissait, à nous faire ressentir les tensions mais aussi l'affection entre les protagonistes.

"Ilo Ilo" compose un très subtil quatuor, dont les notes, simples mais justes, forment une mélodie d'une grande douceur, appuyant rien de moins qu'une belle humanité. Ce n’est pas du tout un film tape‑à‑l’œil, mais un film fin, bienveillant et délicat, un film de mise en scène, qui a bien mérité sa "Caméra d'Or" cannoise.