As I Lay Dying

Tandis que j'agonise...

Après le décès d’Addie Bundren, son mari et ses cinq enfants entament un long périple à travers le Mississippi pour accompagner la dépouille jusqu’à sa dernière demeure.

Anse, le père, et leurs enfants Cash, Darl, Jewel, Dewey Dell et le plus jeune, Vardaman, quittent leur ferme sur une charrette où ils ont placé le cercueil. Chacun d’eux, profondément affecté, vit la mort d’Addie à sa façon. Leur voyage jusqu’à Jefferson, la ville natale de la défunte, sera rempli d’épreuves, imposées par la nature ou le destin. Mais pour ce qu’il reste de cette famille, rien ne sera plus dangereux que les tourments et les blessures secrètes que chacun porte au plus profond de lui…

"As I Lay Dying" est le cinquième roman écrit par William Faulkner publié originellement aux USA en 1930 puis en France (en français) en 1934 aux Éditions Gallimard. Ce fut le premier roman de Faulkner traduit en Français (par Maurice-Edgar Coindreau). Faulkner l'a écrit en dix semaines, sans en changer un mot. Le roman utilise la technique littéraire du "courant de conscience". Les narrateurs sont multiples, les chapitres de longueur variable ; le chapitre le plus court est composé de seulement cinq mots : « Ma mère est un poisson ». Le roman, qui compte 59 chapitres et 15 narrateurs, se déroule dans le comté fictif de Yoknapatawpha dans le Mississippi.

Le titre provient du Chant XI de 'L'Odyssée" de Homère quand Agamemnon déclare à Ulysse : « Je cherchai à lever les mains et les laissai retomber à terre, mourant (« As I Lay Dying »), percé du glaive ; et la chienne s'éloigna, sans avoir le cœur, quand je m'en allais chez Hadès de me fermer les yeux de ses mains et de me clore les lèvres. »

Commençons par les personnages de la famille Bundren :

  • Anse (Tim Blake Nelson) : chef, apparent, de famille, il s'est depuis longtemps construit un personnage de malade ou d'invalide. En dehors de la parole donnée à sa femme, il ne semble préoccupé que par l'achat d'un dentier.
  • Addie (Beth Grant) : mère de la famille, morte au début du film, dont il faudra exaucer les souhaits.
  • Cash ( Jim Parrack) : fils aîné du couple et membre le plus rationnel et réaliste de la famille. Bon charpentier, il fabrique au début du roman le cercueil de sa mère à la demande et sous les yeux de celle-ci.
  • Darl (James Franco) : deuxième fils d'Anse et Addie ; il apparaît au lecteur comme étant le personnage le plus intelligent ou, en tout cas, le plus sensible et objectif, alors que la population du village semble le considérer comme le plus étrange. Il est le narrateur le plus fréquent du roman, avec 19 chapitres. Il en est aussi le héros tragique, puisqu'il finit interné.
  • Jewel (Logan Marshall-Green) : troisième fils d'Addie, son père est le pasteur Whitfield. Sa relation avec Anse, son père légitime mais non biologique, est très conflictuelle.
  • Dewey Dell (Ahna O'Reilly) : quatrième enfant d'Addie, est sa seule fille. Elle se retrouve enceinte sans être mariée et cherche à se faire avorter.
  • Vardaman (Brady Parmenter) : dernier enfant d'Addie. Le regard qu'il apporte au roman est celui d'un enfant. Peu avant le décès de sa mère, il pêche un poisson qui dès lors se confond dans son esprit avec sa mère défunte.

As i lay dying - James Franco

As i lay dying - Franco

Évidemment, si je suis allé voir ce film, c'est dabord parce que j'adore ce roman de William Faulkner, dont le titre français, "Tandis que j'agonise" m'avait beaucoup marqué adolescent, ce qui avait suscité mon intérêt, c'est ensuite parce que je suis de près la carrière de James Franco.

Comme beaucoup, je vois les films dans lesquels il joue au cinéma, mais j'essaie aussi de voir son travail de réalisateur (déjà cinq courts métrages et onze longs), ce qui n'est pas toujours facile, même s'il nourrit sa page FaceBook régulièrement.

J'attends avec impatience "Interior. Leather Bar" (travail à partir du "Cruising" de William Friedkin, qui s'annonce palpitant), "Child of God", "Bukowski" (où il retrouvera Tim Blake Nelson), "Black Dog, Red Dog", "Beautiful People" et "American Tabloïd". Tout son travail de réalisateur s'apparente à une forme de culture "underground", dont il contribue à renouveler un peu le genre, est très intéressant.

Revenons au film. Sa structure diffère de celle du roman. Dans un film, "on peut se glisser dans la tête des personnages et explorer leur voix intérieure , mais il faut que ce soit intégré de manière fluide dans le récit car un film ne fonctionne pas de la même manière qu’un roman. Mon travail a consisté à traduire les procédés littéraires utilisés par William Faulkner en techniques cinématographiques", commente le réalisateur. Les deux techniques principalement employées par James Franco dans son film sont la technique du "split-screen" (l'écran divisé, ici en deux), et celle de la "voix-off". Au sujet de la voix-off, le cinéaste précise : "J’étais conscient que celle-ci devait être originale car le flot de pensées qui se déverse dans le roman n’a rien à voir avec un monologue intérieur conventionnel, il est complexe et dépasse la capacité d’expression des personnages."

Le producteur du film, Vincent Jolivette raconte que la première version du scénario qu'avait écrite James Franco comportait 170 pages, ce qui était encore trop long. "Nous avons fait parvenir le script à l’un de ses amis, Matt Rager, doctorant à Yale (James Franco et lui s'étaient rencontrés sur les bancs de l'Université de Yale), qui est auteur et se spécialise dans l’adaptation de romans sous forme de scénarios. Il nous a renvoyé ses réflexions, et en les étudiant, nous nous sommes dit que le mieux serait de le laisser le retravailler", confie le producteur. Quatre mains ont donc participé au scénario du film.

As i lay dying - Nelson

Le père de la famille Bundren est joué par l'acteur Tim Blake Nelson (il a tourné pour Hal Hartley, Mike Newell, Terrence Malick, Les Frères Coen, Steven Spielberg...). Ce dernier a dû prêter son visage à un long travail de grimage, chaque matin, afin d'entrer dans la peau d'Anse Bundren. "Le maquillage, la coiffure et la pose de la bosse de mon personnage nécessitaient plus d’une heure et demie de travail", indique-t-il. Dans le roman, le personnage a perdu toutes ses dents, mais dans le film il lui en reste quelques unes : "Nous n’avons pas réussi à trouver de système adapté à ma bouche capable de faire disparaître toutes mes dents, sans que cela n’affecte ma diction et la crédibilité du personnage à l’écran. Dans le film, la dentition d’Anse est donc dans un sale état, ce que nous avons imaginé est presque pire que de ne plus avoir de dents du tout", précise le comédien. 

 

 

As i lay dying - Parrack et Franco

Jim Parrack connu par le public pour avoir incarné sur le petit écran l'un des personnages de la série d'HBO "True Blood", interprète l'aîné de la fratrie, Cash, qui a un réel talent pour la menuiserie et doit construire, à sa demande, le cercueil de sa mère. Six semaines de préparation lui ont permis d'appréhender cet aspect du rôle. "Je ne connaissais rien à la menuiserie, je ne suis ni bricoleur ni manuel, j’ai donc dû apprendre avec des professionnels. Lorsque je suis arrivé dans le Mississippi, j’ai passé beaucoup de temps en compagnie du chef accessoiriste du film, pour qu’il m’enseigne les gestes de Cash", précise le comédien. Il a jusqu'ici vécu de petits rôles dans les séries TV "Urgences", "Esprits Criminels", "True Blood", "NCIS", "Supernatural". Ami personnel de James Franco, il a joué dans son "Sal" (directement sorti en DVD) un biopic sur Sal Mineo, l'acteur qui joua aux côtés de James Dean et Natalie Wood dans "La Fureur de Vivre", puis l'année suivante dans "Géant".

As i lay dying - Marshall-Green

As i lay dying - Logan Marshall-Green

Logan Marshall-Green vient lui aussi des séries TV : "New York Unité Spéciale", "New York District", "24 Heures Chrono", "True Blood", "Dark Blue"..., et au cinéma, on l'a vue dans le "Prometheus" de Ridley Scott. Il sera au générrique d'un prochain film de James Franco (qui est aussi un de ses amis dans la vie), "Black Dog, Red Dog", puis dans "Lonely Hunter" de Deborrah Kampmeier, "Madame Bovary" de Sophie Barthes. Il est peu probable que quelqu'un parvienne à le filmer aussi bien que James Franco dans "As I Lay Dying", qui ne rate aucune de ses tractions musculaires, aucun de ses soupirs, aucun de ses regards.

Il jour magnifiquement son rôle de frère rebelle parce qu'issu d'une relation adultérine de sa mère avec le pasteur. Rôle taiseux auquel l'acteur offre une étonnante puissance, en l'incarnant, au sens presque littéral du terme, en lui donnant en quelque sorte sa chair et son sang.

As i lay dying - Ahna O'Reilly

 

La seulle fille de la fratrie Bundren, est incarnée par la jolie Ahna O'Reilly. D'apparence calme et serine, elle est en fait pétrie de haine vis-à-vis de Darl (James Franco), celui de ses frère qui sait qu'elle est enceinte, alors même qu'elle n'est pas mariée, ni même finacée, et qu'elle essaie de se faire avorter, quitte à "payer en nature" le médecin qui la soulagera de son fardeau. On l'a vue récemment dans "La Couleur des Sentiments" de Tate Taylor (2011) et dans "Jobs" de Joshua Michael Stern (2013). Même si, selon moi, elle n'a pas (encore) la même "présence" que Jessica Chastain, elle pourrait se voir une carrière un peu similaire, parce qu'elle lui ressemble un peu, et parce qu'elle distille un jeu sourd et très intériorisé assez similaire.

 

Dans le rôle de l'ami de la famille Bundren, Vernon Tull, on retrouve l'excellent Danny McBride, qui avait contacté James Franco en raison de son admiration pour le roman de William Faulknet. Comptent aussi au générique du film des amis James franco, Scott Haze et Cameron Spann.

Bien qu'un assez difficile d'accès, "As I Lay Dying" s'impose, techniquement, comme une réussite experimentale, et embarque le spectateur dans un lacis pyschologique et scénaristique fort en émotions. "As I Lay Dying" était réputé "inadaptable", et pourtant, James Franco réussit son pari. Sa reconstitution du fin fond du Mississipi dans les années 1920 passée au scalpel tient bon et sa détermination à ne respecter aucune convenance est une réussite. Une fois l’histoire en marche, "As I Lay Dying" nous transporte dans une épopée glaçante de laquelle personne ne sortira pas indemne.

James Franco a su saisir la vision du monde profondément tragique de William Faulkner, par son intelligence intime de l’œuvre, son audace formelle qui répond très bien à celle de William Faulkner, et des acteurs impeccables.