Zulu

Faut-il toujours pardonner ?

Dans une Afrique du Sud encore hantée par l'apartheid, deux policiers, un noir d'origine zoulou Ali Sokhela (Forest Whitaker), un blanc Brian Epkeen (Orlando Bloom), pourchassent le meurtrier sauvage d'une jeune adolescente.

 

Autant le premier mène une vie austère, communiquant peu, sauf avec sa mère, autant le second mène une vie dissolue, depuis l'échec de son mariage, entre les femmes et l'alcool. Pour autant, leur amitié est solide et leur fraternité infaillible.

Des Townships de Capetown aux luxueuses villas du bord de mer, cette enquête complexe, qui va tourner autour du trafic de drogue mené par Cat (Randal Majiet, un réel ancien membre de gang), et même à la contamination des enfants noirs organisée par un certain De Beer (Reghart Van Den Bergh), va bouleverser la vie des deux hommes et celle de leurs collègues Dan Fletcher (Conrad Kemp) et Janet (Iman Isaacs), et les contraindre à affronter, aussi, leurs démons intérieurs.

Le roman "Zulu" a reçu énormément de récompenses lors de sa parution en 2008, comme le "Grand Prix de Littérature Policière" ou encore le "Grand Prix du Roman Noir Français". De nombreux producteurs ont tenté d’acheter les droits d’adaptation du livre de Caryl Ferey, mais c'est le producteur Richard Granpierre qui a été le plus rapide.

Jérôme Salle n'était pas a priori un réalisateur susceptible de m'attirer au cinéma, puisqu'on ne lui doit que "Anthony Zimmer" (2005) et "Largo Winch" I et II (2008 puis 2011), films de peu d'intérêt selon moi. Il tenait à réaliser un film dont la véracité serait appréciée par l’Afrique du Sud. Il s’est donc énormément renseigné et a décidé de réunir une équipe presque entièrement sud-africaine : "Nous n’étions que cinq Français sur place. Tout le reste de l’équipe et du casting, mis à part Forest et Orlando, était composé de Sud-africains. J’ai tout de suite été clair en leur disant que je venais faire un film qui parlait d’eux, de leur pays, et que j’abordais ce travail avec beaucoup d’humilité, que j’avais besoin d’eux pour tenter de coller à la réalité de ce pays si complexe."

Si "Zulu" est un film essentiellement policier, il véhicule néanmoins un message important : la complexité et le besoin de pardonner. Le Comte de Monte-Cristo, un des romans préférés de Jérôme Salle, est sans doute l’histoire de vengeance la plus célèbre de la littérature. Seulement, le roman d'Alexandre Dumas pointe du doigt l’absurdité de se venger. C’est cette idée, également présente dans "Zulu", qui a poussé le réalisateur français à adapter l’œuvre de Caryl Ferey au cinéma : "L’Afrique du Sud est le pays idéal pour traiter du pardon. À la fin de l’apartheid, le gouvernement a mis en place des "commissions vérité et réconciliation" afin d’éviter l’engrenage de la vengeance et de  permettre aux bourreaux de demander pardon à leurs victimes. Et d’être ensuite amnistiés, pardonnés. Un processus de réconciliation pacifique qui a été repris depuis dans d’autres pays, en Afrique ou en Amérique latine."

Zulu - Forest Whitaker

Forest Whitaker. C'est incontestablement un des meilleurs acteurs de sa génération. "Bird" de Clint Eastwood (1987), le sublibe "The Crying Game" de Neil Jordan (1992), "Ghost Dog" de Jim Jarmusch (1999), "Phone Game" de Joel Schumacher (2002), "Le Dernier Roi d'Écosse" de Kevin Macdonald (2006) le prouvent. Et ce n'est pas un hasard si ont fait appel à lui, Oliver Stone, Martin Scorsese, Barry Levinson, Abel Ferrara, Robert Altman, Wayne Wang, Wong Kar-Waï... Ici, massif, taiseux et presque mutique, retenant en soi une lave incandescante, il est, encore une fois, au sommet de son art. Incarnant cet étrnage policier, spectateur de son pays, des siens, de soi-même, jusqu'au bout, il assume le tiraillement entre le pardon et la vengeance.

Zulu - Orlando Bloom

J'ai découvert le comédien britannique Orlando Bloom en 1997 dans "Oscar Wilde" de Brian Gilbert, avec l'exceptionnel Stephen Fry dans le rôle titre. L'essentiel de sa carrière repose sur ses belles partitions dans la saga "Le Seigneur des Anneaux" et dans la série "Pirates des Caraïbes". Orlando Bloom tient son nom de famille d’Harry Bloom, un écrivain et journaliste sud-africain qui a passé sa vie à lutter contre l’apartheid. Il a notamment collaboré avec Nelson Mandela avant d’être obligé de fuir le pays : "A 13 ans, j’ai découvert que cet homme que je croyais être mon père, en fait ne l’était pas d’un point de vue biologique. Cela dit, pour moi, il l’est de fait. L’homme qu’il était, ses idées sont profondément ancrées en moi, dans mon esprit et mon cœur", confie l’acteur. Dans sa première scène, il apparait entièrement nu, et ce n'est pas gratuit, outre le fait qu'il sort de son lit. En effet, il présente une grande cicatrice dans son dos. Il s’agit de la vraie balafre du comédien : à la fin des années 1990, l’acteur a eu un grave accident après avoir escaladé une gouttière et en être tombé. Conséquence : plusieurs vertèbres brisées et une opération chirurgicale délicate. Après avoir porté des plaques de métal pendant un an, il parviendra à marcher normalement. Mais son corps portera à jamais la marque de cet accident. Cette blessure, sur ce beau corps, c'est un peu la blessure sur l'Afrique-du-Sud post apartheid. Comme si la blessure d'un pays était ici une blessure réellement charnelle. Avec se rôle, il acquiert selon moi une nouvelle dimension, beaucoup plus intéressante, car moins aseptisée, même si son personnage de flic alcoolique revenu de tout est un "classique" du cinéma.

Les second rôles sont bien troussés, avec mention particulière pour le radieux Conrad Kemp dans le rôle de Dan Fletcher le collègue de Brian et Ali, l'effrayant Randal Majiet dans le rôle de Cat le dealer de kit, cette drogue qui vise à décimer les pauvres gosses des es Townships de Capetown, et la sublime et sculpturale Joelle Kayembe dans le rôle de Zina, qui ne laissera personne indifférent.

Zulu - violence

Polar, film noir, manifeste politique (auquel je souscris, même en ce moment où l'on salue, à très juste titre, l'oeuvre et la mémoire de Nelson Mandela, ce qui rend toute nuance presque impossible), analyse historique, réflexion philosophique mais aussi portraits d’hommes abîmés : "Zulu" est un peu tout ça à la fois et même si c’est un peu trop pour un film de moins de deux heures, c'est de très bonne facture. Ce qui pâtit le plus de l'abonce de tous ces sujets, c'est l'approfondissement psychologique des deux policiers, passionnant dans le livre. Les scènes d'extrême violence, en forme d'éclairs, sont très maîtrisées (un peu à la façon du prodigieux "Sonatine" de Takeshi Kitano), toujours suivies du regard que porte sur elles le personnage incarné par Forest Whitaker, toujours aussi subtil et déroutant.

Zulu - Whitaker Forest

Avec ce thriller intense, ses héros hantés par la culpabilité, le réalisateur conjugue son talent pour le cinéma d’action et les intrigues psychologiques fortes, dans une Afrique du Sud post-apartheid dont il dévoile les aspects les plus sombres. Comme si nous étions contraints d'adopter le regard d'Ali Sokhela, qui se demande ce qu'il peut bien y avoir au fond de ce morceau d'énorme canalisation...

J'ai particulièrement apprécié que Jérôme Salle ne joue pas trop la carte hollywoodienne habituelle, à savoir proposer des protagonistes qui au-delà de leurs idéaux de justice, ne sont animés que "ma mère, mon épouse, mon fils...", même s'il n'y échappe pas totalement. Il ne fait qu'évoquer ces motivations personnelles, sans en faire, et loin de là, le moteur essentiel de ses personnages. Le film s'en trouve grandi.

Un thriller de belle facture, où l’amour pour le pays transpire dans tous les plans. L’Afrique du Sud post-apartheid est un personnage à part entière de ce thriller intense, emporté par un Forest Whitaker brillant et un Orlando Bloom sciemment (et enfin !) moins lisse trouvant ici son meilleur rôle, thriller qui ne ménage aucun répit au spectateur.