Le Géant Égoïste

Survivre...

Arbor Fenton (Connet Chapman), 13 ans, et son meilleur ami Swifty (Shaun Thomas) habitent un quartier populaire de Bradford, au Nord de l’Angleterre. Madame Fenton (Rebecca Manley) peine à s'occuper d'Arbor, déjà débordée par son fils aîné Martin (Elliott Tittensor) qui n'en rate pas une, et Madame Swift est beaucoup trop préoccupée pour des raisons pécuniaire, et trop fragile pour encadrer Swifty.

Renvoyés de l’école, les deux adolescents rencontrent Kitten (Sean Gilder) et Mary (Lorraine Ashbourne), le ferrailleur du coin et son assitante. Ils commencent à travailler pour lui, collectant toutes sortes de métaux usagés.

Kitten organise aussi de temps à autre des courses de chevaux clandestines. Swifty éprouve une grande tendresse pour les chevaux et a un véritable don pour les diriger, ce qui n’échappe pas au ferrailleur.

Arbor, en guerre contre la terre entière, se dispute les faveurs de Kitten, en lui rapportant toujours plus de métaux, au risque de se mettre en danger.

L’amitié des deux garçons saura-t-elle résister au Géant Egoïste ?

Je vois en ce moment un constat universel au cinéma : en très peu de temps, sortent "Rêves d'Or" qui nous vient du Mexique, "A Touch of Sin" qui nous vient de Chine, et "Le Géant Égoïste" qui nous vient d'Angleterre, tous trois assez proches sur le fond, tous trois très critiques sur les dérives de l'ultra-libéralisme qui concentre les possédants et augmente sans cesse le nombre des dépossédés. Alors certes, c'est un cinéma âpre, réaliste (voir "vériste"), validant le concept philosophique de "lutte des classes", un cinéma en forme de coups de poing dans le ventre, dont on ressort ébranlé, secoué, et grandi.

"Le Géant Égoïste" est l'adaptation du conte d'Oscar Wilde, du même nom, publié dans le recueil "Le Fantôme de Canterville et autres nouvelles" en 1887. Alors que Le Géant égoïste est un conte de fée, la scénariste-réalisatrice Clio Barnard, a adapté à sa manière le conte en le transposant dans sa réalité. Elle explique : "Le Géant égoïste est certes un texte de l’ère victorienne, mais j’ai d’abord souhaité faire un film contemporain qui transcende les époques en fusionnant le conte de fée et le réalisme social, deux genres apparemment contradictoires."  Elle s'est réappropriée le conte pour le situer dans l'Angleterre de nos jours. Arbor, Le personnage principal a été nommé d'après le titre du film précédent de la réalisatrice, "The Arbor" (2011) un documentaire expérimental sur la dramaturge Andrea Dunbar. Lors des recherches préparatoires de "The Arbor", elle a rencontré un adolescent qui l'a inspirée pour le rôle d'Arbor dans son nouveau film.

La particularité du film est d'avoir deux pré-ados comme personnages principaux. Le souci de la réalisatrice après avoir trouvé les deux comédiens au terme d'un casting de longue haleine était de faire s'entendre les acteurs pour qu'ils puissent jouer à l'écran les meilleurs amis. Elle raconte : "Shaun Thomas, qui a 15 ans, a d’abord eu du mal à accepter de devenir, pour les besoins du rôle, le pigeon de Conner Chapman, qui n’en avait que 12. Ils ont des personnalités très différentes. Shaun est un ado extraverti, très ouvert et très chaleureux. Conner, lui, est très indépendant, mais manquait régulièrement de confiance en lui." Le travail de Clio Barnard a porté ses fruits, et c'est une magnifique amitié qui transpire du film.

Conner Chapman

Shaun Thomas

Les comédiens sont époustouflants. À commencer par les deux jeunes adolescents Conner Chapman (Arbor) et Shaun Thomas (Swifty). Caractères plus complémentaires que contraires, le premier tout en révolte aiguë, le second beaucoup plus en rondeurs, ils proposent une amitié irradiante dans un univers où tout est gris, même et surtout l'avenir. J'ignore comment Clio Barnard a fait pour obtenir cette qualité d'interprétation chez deux jeunes professionnels, mais force est de constater qu'elle dispose en ce domaine d'un talent très rare. Arbor et Swifty, Conner et Shaun vous saisiront les tripes, tant par leur douceur, tant par leur révolte.

Les femmes ont une très belle place dans le film : Rebecca Manley (la mère d'Arbor) est magnifique de désarroi et de fatique ; Siobhan Finneran (la mère de Swifty) est impressionnante de colère rentrée ; Lorraine Ashbourne, l'assistante du ferrailleur Kitten qui paie les deux adolescents pour les métaux qu'ils récupèrent essaie d'offrir tout ce qu'elle peut de bienveillance. J'avais vu Rebecca Manley dans la très intéressante mini-série "This is England'86" qui fit suite à "This is England" de Shane Meadows sorti en 2007. Hélas, je n'ai pas vu "This is England'88" et "This is England'90" qui ont suivi. Lorraine Ashbourne est une comédienne plus connue, à la TV dans les séries "Jane Eyre" et The Street", au cinéma dans "Distant Voices" de Terrence Davies (1987), "The Dressmaker" de Jim O'Brien (1988), "Resurrected" de Paul Greengrass (1989), "Jack et Sarah" de Tim Sullivan (1995), "Carton Jaune" de David Evans (1997).

Quant à la remarquable Siobhan Finneran, qui incarne la mère de Swifty, elle a joué dans de très nombreuses séries TV, "Bob & Roseé, "Inspecteurs Associés", "Benidorm", "Unforgiven", "Downton Abbey" (où elle incarne une effroyable domestique, avec excellence), "The Syndicate". Elle figurait au générique du superbe "Boy A" de John Crowley (2007), que je recommande plus que vivement.

Sean Gilder campe un Kitten froid comme un couteau, digne de l'affreux Fagin de Charles Dickens dans "Oliver Twist". Il ne vient jamais à l'esprit que ce sont deux jeunes adolescents qu'il exploite, ne pensant qu'à accumuler de l'argent. Très connu en GB pour son rôle dans la série "Shameless", il figure aussi au générique de quelques films : "Gangs of New York" de Martin Scorsese (2002), "Le Roi Arthur" d'Antoine Fuqua (2004), "The Fall" de Tarsenz Singh (2006) et "L'Ïle au Trésor" de Steve Barron à sortir prochainement.

Enfin, c'est le jeune Elliott Tittenson qui incarne Martin, le frère aîné de Arbor, tout en violence. Lui aussi vient de la série TV anglaise "Shameless", qui en est à sa neuvième saison, et dont le rôle ne cesse de s'étoffer depuis la première saison.

Si j'ai pris le temps de souligner toutes ces séries TV britanniques, ce n'est pas pour en faire la liste, mais pour regretter amèrerement qu'on ne nous propose, en France, (presque) que de pitoyables séries venues des USA, (presque) toujours à la gloire des flics, vouant un culte obsessionnel aux armes à feu, assez éloignées des problèmes sociaux. Alors que de l'autre côté de la Manche, pour ce que j'en ai vu, sont diffusées des pépites, tant sur la BBC que sur Channel 4.

"Le Géant égoïste" a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2013. Il y a reçu le prix "Label Europa Cinema", décerné par un jury composé d'exploitants professionnels européens. Il a par ailleurs raflé pas moins de trois récompenses au Festival du film britannique de Dinard. Outre le "Prix de l'Image" et le Prix "Coup de Coeur", le film s'est vu décerné le "Hitchcock d'Or", soit la plus haute distinction du festival. Et tout ça est amplement mérité.

Conner Chapman et Shaun Thomas

"Le Géant égoïste" est un des plus beaux films sur l'enfance, à la fois dans la grande tradition réaliste du cinéma anglais et tout imprégné de préoccupations formelles. La réalité la plus déchirante irrigue ce film magnifiquement crève-coeur. Il y a dans cette histoire rugueuse, ce « no future » implacable, une forme d’humanité et de tendresse qui procure une profonde émotion.

Beau et dur, le premier film de Clio Barnard jette une lumière neuve sur l’Angleterre des marginaux. Alors que Ken Loach a annoncé prendre bientôt sa retraite, il a peut-être trouvé en Clio Barnard son successeur qui ne fait pas que l'iliter."Le Géant Égoïste" est âpre, tendre et d'une grande beauté. C'est surtout une claque, un coup de boule !