R - affiche

Survivre en prison ?

Rune (Pilou Asbaek) est un jeune criminel qui vient d’arriver en prison. Il découvre ce nouveau monde régi par les codes et les missions à exécuter sous l'autorité d'un gang, celuis des Danois, mené par Carsten (Jacob Gredsted) et son homme de main Murenen (Roland Moller) opposé à un autre gang, celui des Musulmans, dirigé par Bazhir (Omar Shargawi).

Il doit d'abord, pour être accepté dans lequel il appartient de fait, se soumettre à une épreuve terrible : coincer l'Albanais, un membre du gang opposé, et le fracasser au point de l'envoyer à l'infirmerie un bon moment. Il s'exécute, à la dérobée, dans un escalier discret, le cagoulant et lui démolissant les dents sur les marches...

 

Réduit à néant, il n’est désormais qu’un numéro, que la lettre R. Dans sa quête de survie, dans le cadre de son travail dans les cuisines de la prison, il rencontre Rashid (Dulfi Al-Jabouri), un jeune musulman, appartenant donc au gang rival, avec lequel il met pourtant en place un trafic de drogue qui lui permet d’être désormais respecté.

Mais leur réussite suscite la convoitise d’autres détenus, dans les deux gangs, qui ne tarderont pas à le leur faire savoir.

le film de prison - que j'apprécie pour de multiples raisons - est un genre spécifique très ancien, prenant son origine dans les années 1930 avec des titres incontournables comme "The Big House" (1930), "Je suis un évadé" (1932), ou encore "Le Révolté" (1937). Dans les années 1940 jusqu'aux années 1970, les films de prison obéissent ainsi aux mêmes constantes, puisqu'il est souvent question d'un personnage qui va tenter de faire un "pied de nez" à la tyrannique institution pénitentiaire en cherchant à s'évader.

Les exemples appuyant ce schéma sont nombreux : on peut citer "Les démons de la liberté" (1947), "Les révoltés de la cellule 11" (1954), "Le trou" (1960), "Luke la main froide" (1967) avec Paul Newman, ou encore "L'évadé d'Alcatraz" (1979) avec Clint Eastwood. Dans ces films, le héros est la plupart du temps à la fois viril et rebelle tandis que les membres de l'administration pénitentiaire apparaissent souvent comme des êtres cruels, abjects et avides de pouvoir.

Les choses sont bien différentes dans les représentations carcérales les plus récentes, puisque les thématiques de l'évasion, de l'arbitraire des matons et du héros sûr de lui sont des constantes qui tendent à perdre de leur importance. Les films de prison des années 1990, 2000 et 2010, centrés sur des prisonniers en guerre permanente les uns avec les autres, en sont révélateurs ("Sans rémission", "Les Princes de la ville", "Slam", "Un seul deviendra invincible", "Carandiru", "Félon", "Un Prophète", etc...) : pour le héros effectuant ses premiers pas dans l'institution, la priorité n'est plus de s'évader mais de parvenir à survivre dans un univers régit par la loi du plus fort.

"R" appartient clairement à cette catégorie : pas de représentations stéréotypées de surveillants sadiques et de la joyeuse entraide entre détenus pour se "faire la malle". Dans le film de Tobias Lindhol et Michael Noer, l'accent est mis sur la violence du milieu carcéral, et plus particulièrement sur les rapports de force entre détenus. Les héros discrets de "Délit d'innocence" (1989), "Zonzon" (1998), "Animal Factory" (2000), "Un Prophère" (2009) ou "R" témoignent de ce changement : ce ne sont plus des "gros durs", mais des individus davantage vulnérables, propulsés dans un monde qui leur est (au départ) étranger, au sein duquel seul les "forts" ont une chance de survivre.

Après ce petit rappel "historique" du film de prison, je tiens à préciser que Michael Noer et Tobias Lindholm, les deux co-réalisateurs, déclarent dans chaque interview qu'ils accordent, s’être fortement inspirés des films des Frères Dardenne pour réaliser "R", une référence à laquelle je suis toujours particulièrement sensible.

Si les deux réalisateurs danois adorent le cinéma de genre ayant trait à l'univers carcéral, c’est avant tout un ami d’enfance de Tobias Linholm qui est à la base de "R". Ce dernier a été incarcéré et en lui rendant visite, le scénariste/réalisateur fut marqué par la brutalité des lieux. Une chose qui a particulièrement intrigué Michael Noer était la manière dont la vie en prison s’organise : "Nous ne pensions pas que notre système carcéral séparait les musulmans des danois. Nous avons parlé de ce sujet avec un consultant et fait des recherches pour que le film soit authentique. Nous devions faire de cette prison une mini société", confie-t-il. Ce sentiment de division ethnique l’a troublé au point qu’on le retrouve dans "Northwest", son second long métrage de fiction. Le scénario contenait à l’origine une scène de viol qui n’a pas été tournée, non pas par peur du cliché, mais par souci de crédibilité : "Au Danemark, on dispose du droit de continuer à avoir des relations sexuelles dans les prisons. Chaque détenu a le droit d’avoir la visite de sa femme ou de sa petite copine, de sorte à ce que la seule possibilité de rapports sexuels ne soit pas l’homosexualité", précise Lindholm.

Je dois rappeler qui sont les deux réalisateurs : Tobias Lindholm est désormais très connu pour la magistrale série "Borgen" (saisons 1 & 2), qui vaut aujourd'hui à "R", réalisé en 2010, de sortir sur les écrans. On lui doit aussi "Submarino" (2010), "La Chasse" (2012), le remarquable "Hijacking" (2012) dont j'ai écrit ici tout le bien que j'en pensais. Michael Noer est surtout un réalisateur de documentaires - ce qui explique son approche très réaliste - à qui nous devons aussi "Northwest" (2013) et l'excellente série "Bron - Broen - The Bridge", qui comme "Borgen" a été diffusée sur Arte.

La prison dans laquelle le film a été tourné est fermée depuis plus d’un an. La majorité des comédiens sont d’anciens détenus, qui ont pour la plupart été incarcérés dans cette même prison. On a le plaisir de retrouver Pilou Asbaek (Rune), acteur fétiche de Tobias Lindholm, qui figure aux génériques de "Borgen" et de "Hijacking" où son interprétation forçait le respect. A noter que le comédien est pratiquement le seul acteur professionnel à jouer dans "R", avec Roland Moller (Mureren) qui jouait dans "Northwest" et dans "Hijacking"On retrouve dans "R" un désir d’authenticité dans le style documentaire cher à Michael Noer. En effet, la scène d’attaque dans la cage d’escalier ou encore les coups de pieds des gardiens dans les portes pour éviter de se salir les mains, sont autant de détails et d’éléments scénaristiques desquels se dégage un profond sentiment de réalité. Dulfi Al-Jabouri (Rashid) a même été autorisé à réécrire une scène qui ne lui semblait pas coller avec la vérité.

L'interprétation est excellente.

Les surveillants Kim et Björg sont incarnés par Kim Winther et Jorg Beutnagel, qui n'en font jamais trop, ni dans la connivance avec les détenus, ni dans la violence inutile, ni surtout, et ce grâce au scénario, dans l'aval aussi discret que pourri dans le trafic de drogue. J'ignore si c'est spécifique au Danemark, ou si c'est pour, judicieusement, s'éloigner des paradigmes de corruption dans les films étasuniens et français, mais force est de constater que cela permet de se concentrer sur la rivalité entre gangs, sur la loi du plus fort qui prévaut toujours.

R - Jacob Gredsted

R - Roland Moller

Le gang des Danois est dirigé par Carsten incarné par l'impressionnant Jacob Gredsten (photo de gauche), colosse approchant la soixantaine, donnant froidement des ordres à son homme de main Mureren, incarné par Roland Moller (photo de droite), maîtrisant parfaitement sa partition, sachant se faire respecter de ses troupes, sans pour autant nous infliger d'une litanie de grimaces qui surligneraient bêtement - comme c'est souvent le cas dans ce type de rôle - un "voyez comme je suis méchant", laissant parler le cinéma, les cadrages, les images.

 

R - Pilou Asbaek 1

R - Pilou Asbaek 2

Enfin, Pilou Asbaek, "le bleu" dans cet univers carcéral hyper-violent, équilibre très bien son jeu, autant lorsqu'il reçoit les coups que lorsqu'il les donne.
La prison est souvent filmée à travers lui, au point qu'elle est parfois blanche comme sa peau (lui qui est toujours, en plus de son travail en cuisine, aus tâches de nettoyage), bleutée comme comme son grand regard d'enfant.

 

R - Dulfi Al-Jabouri 1

Le gang des Musulmans - appelés "les macaques" par les Danois - est dirigé par Bazhir, incarné par le très cinégénique Omar Shargawi, parvenant à conjuguer avec subtilité son "charme orienta"l et sa violence. Pas plus que les autres acteurs, professionnels comme non professionnels - il ne surjoue sa partition, et bien que "chef de gang", il ne nous inflige pas les habituels serrements de mâchoires et les yeux rougis par la hargne. Rashid, celui qui co-organise le travic de drogue avec Rune grâce aux canalisations de la prison est incarné par le troublant Dulfi Al-Jaroubi (photo ci-contre).

 

R - Al-Jabouri et Asbaek

 

Le duo Pilou Asbaek/Dulfi Al-Jaroubi est magnifiquement mis en scène, dans un équilibre difficile entre la colère rentrée du premier et la grande douceur du second. Les réalisateurs prennent le soin de les filmer au plus près, cadrant leurs visage au plus près, au point d'en déceler chaque cillement, chaque frémissement, chaque esquisse d'expression.

 

Dans la prison de "R" comme dans celle d’ "Un prophète", le communautarisme est un leurre et le meurtre, le seul facteur d’intégration. Question mise en scène, en revanche, les deux films ne partagent guère que leur âpreté. Directe, factuelle, celle de Lindholm et Noer ne vise pas l’impressionnisme romanesque d’Audiard mais l’immersion documentaire façon Dardenne. On tient là un véritable coup de poing à l’estomac qui est, je n'ai pas peur de l'écrire, tout simplement le meilleur film de prison que l’on ait pu voir depuis longtemps. À mon sens, dans son propos, il est supérieur au film de Jacques Audiard. On sort de là un peu hébété, une sensation de cocards aux yeux, par bonheur dessillés avec force et rigueur.

Brutal, réaliste, «R» s’appuie sur un scénario très intelligent, qui se déroule implacablement vers une fin fatale, et sur des interprètes aussi solides que des murs de taule. Notamment l’acteur principal, Pilou Asbaek qui, suivi par une caméra flottante, tournant autour de lui comme pour marquer la précarité de son personnage, porte à lui seul – ou presque – cette œuvre très maîtrisée. "R" offre une plongée aussi réaliste que saisissante dans le monde carcéral danois et nous maintient constamment engloutis dans un ressenti oppressant, que rien ne vient conjurer, pas même les scènes finales.