Ligne d'eau

Plynace Wiezowce

Homme horizontal, homme vertical.

Kuba - diminutif de Jacub -  jeune homme sportif, semble promis à un brillant avenir (Mateusz Banasiuk). Il s'entraîne intensivement pour devenir champion de natation. Mais entre les compétitions, sa mère Ewa (Katarzyna Herman) ultra-possessive chez qui il habite encore, et sa petite amie Sylwia (Marta Nieradkiewicz) qu'ils hébergent, ce qui crée des tensions entre les deux femmes, il se sent circonscrit, voire prisonnier.

Un soir, lors d'une soirée chez des amis, il rencontre Michal (Bartosz Gelner), un garçon à la beauté particulière et troublante qui le fascine instantanément... Et tout bascule, son coeur, son âme, son corps. Il est homosexuel.

Malgré le poids d'une société polonaise restée très conservatrice et donc homophobe, où la violence, tant verbale que physique sourd continuellement, une mère hyper-freudienne qui ne pense que "mon fils, ma chair, mon sang", une petite amie jalouse, il se met à rêver d'une autre vie, d'un autre possible, et voudrait tout faire pour vivre cette nouvelle passion... Est-ce possible ?

Le film fut intégralement tourné en Pologne, entre les villes de Varsovie, Horseshoe Lesna, Bialobrzegi, Zeran, Bialoleka et Sródmiescie. Du tournage à la diffusion, "Ligne d'eau" quitta sa Pologne natale pour être présenté dans les festivals de Tribeca, de New York, de Karlovy Vary en République Tchèque mais fut tout de même présenté en première mondiale lors du festival des Nouveaux Horizons de Wroclaw en Pologne.

"Ligne d'eau" se penche sur la découverte émotionnelle et charnelle que fait un jeune homme de son homosexualité. Il s'agit du deuxième long-métrage de fiction de Tomasz Wasilewski, le premier étant "Dans une chambre à coucher" qui dernier s'intéressait déjà majoritairement à l'orientation sexuelle de son personnage principal, cette fois-là une femme dans la quarantaine, enchaînant les partenaires virtuels.

"Ligne d'eau" semble confirmer la tendance polonaise à s'ouvrir peu à peu sur la question gay. En effet, en janvier sortait en France le dernier film de Malgoska Szumowska, "Aime et fais ce que tu veux" (que j'ai vu, et ici chroniqué). Le film parle justement d'un prêtre qui découvre son homosexualité et qui se remet dès lors en question, quand "Ligne d'eau" touche à la tourmente psychologique que s'inflige un jeune homme quand il se rend compte de sa passion snntimentale et physique pour un autre homme.

Le réalisateur eut bien du mal à trouver son casting masculin, d'autant plus qu'il recherchait des jeunes comédiens encore assez inconnus de la scène polonaise et internationale. Ils trouva Mateusz Banasiuk et Bartosz Gelner le dernier jour. De là démarre cinq mois de préparation, pendant lesquels chaque scène est minutieusement répétée - et parfois modifiée - jusqu'à ce que le réalisateur et les acteurs en soient pleinement satisfaits.

Le titre anglais du film, "Floating Skycrapers", directement traduit du titre original "Plynace Wiezowce", viendrait, selon le réalisateur, d'un voyage qu'il effectua plus jeune avec ses parents à New York. "Alors que mon père nous prenait en photo à côté du siège de l'ONU, la phrase "Floating Skyscrapers" a surgi dans mon esprit. Et je me suis dit que j'en ferai un film, car j’ai toujours voulu tourner des films. Ce titre m'est revenu quand j’écrivais le scénario", explique-t-il lors d'une interview.

C'est assez difficile de chroniquer "Ligne d'eau", parce que si son propos est facile à expliciter, sa forme l'est moins, parce qu'on en trouve peu d'images sur internet, sa sortie étant plutôt confidentielle.

Ligne d'eau - Banasiuk et Nieradkiewicz lit

Ligne d'eau - Herman et Banasiuk

Lignes d'eau - Nieradkiewicz et Banasiuk

Le film travaille beaucoup sur la position du corps de Kuba pour analyser ses états d'âme. Kuba reste soumis à l'horizontalité lorsqu'il est avec sa petite amie Sylwia (allongée dans son lit) et avec sa mère Ewa (allongée dans sa baignoire).
Le film n'est pas manichéen, ce qui l'oppose au travail (au demeurant passionnant) d'Abdellatif Kechiche dans "Adèle", en ce sens qu'il ne bâcle pas les scènes érotiques hétérosexuelles (entre Kuba et Sylvia), et loin s'en faut, puisqu'elles sont superbes et particulièrement sensuelles. Le réalisateur prend simplement le soin, lors que Kuba "est ailleurs", c'est à dire en pensée avec Michal, il tourne sa caméra pour filmer le lit verticalement.

Ligne d'eau - solitude 1

Ligne d'eau - solitude 3

Dans ses moments de réflexion et d'interrogation, Kuba est assis, donc entre son horizontalité qui le ramène inéluctablement à sa mère et à sa copine, et sa verticulaité qui le conduirait vers Michal. Cette mise en image du corps qui relaie l'introspection de Kuba quand à sa sexualité est une représentation classique de l'instrospection, que l'on retrouve dans le tableau "Jeune homme nu assis au bord de la mer" de Hippolyte Flandrin , ou dans la sculpture "Le penseur" de Auguste Rodin. Il y a ici et de l'audace cinématographique et du classisme pictural.

 

Lugne d'eau - horizontalité

Ligne d'eau - verticalité

Kuba est nageur. Et c'est dans l'eau, au tournant de chaque longueur, comme au rythme d'hésitations, que son coprs passe incessamment de l'horizontalité à la verticalité. Incontestablement, Tomasz Banasiuk n'écarte pas la possibilité d'un épanouissement sexuel de Kuba dans la bisexualité, qui lui permettrait de conquérir une forme d'équilibre et la cessation de son hésitation au profit d'une alternance.

Mais, c'est sans compter ce qu'est la société polonaise, et donc une société treès empreinte de religion et de culture judéo-chrétienne. Alors certes, il y a l'homophobie, et l'actualité depuis plus d'un an nous le rappelle chaque jour, mais il n'y a pas que cette homosexualité "sociétale", nourrie d'insultes et de violences, il y a aussi ici une forme d'homosexualité "maternelle". Ewa, mère possessive qui ne supporte pas que son fils ait une petite amie, tourne radicalement casaque devant la possible homosexualité de Kuba, faisant de Sylwia son objective alliée dans l'homophobie. "mon fils, c'est ton hétérosexualité ou ta mort". Tragédie. Elle démonte le choix de son fils en se demandant d'emblée - forcément haute voix - "mais qu'est-ce que j'ai fait de mal pour que tu sois gay ?". Cette appropriation d'une culpabilité qui n'existe pas restera l'impossibilité de Kuba a vivre sa verticalité en faisant un choix. Allongé, assis, à genoux, mais pas debout.

Ligne d'eau - Banasiuk et Gelner

Ligne d'eau - Gelner et Banasiuk

Ligne d'eau - lavabos

Ligne d'eau - Mateusz Banasiuk

Pourtant, Kuba va vivre cette verticalité (plus phallique, tu meurs !). Je regrette de ne pas avoir trouvé d'image du rapport sexuel entre Kuba et Michal pour illustrer mon propos, non pour une quelconque raison de voyeurisme, mais parce qu'il est debout. Tant la fellation que la pénétration anale. Ce travail sur la verticalité a déjà été proposé au cinéma par Gus Van Sant dans "Elephant" (la scène cachée, sous la douche), Céline Sciamma dans "La naissance des pieuvres" et "Tomboy", Patrice Chéreau dans "L'homme blessé", André Téchiné dans "Les témoins", Ang Lee dans "Brokeback Mountain", Apichatpong Weerasethakul dans "Tropical Malady", Christophe Honoré dans "Les chansons d'amour", etc...

Ce qui fait la très belle valeur de ce long-métrage, outre son propos politique et son exceptionnelle qualité picturale, et la qualité tendue de son interprétation, est de faire du désir un véritable espace cinématographique, avec son cadre, sa profondeur de champ, son hors-champ et ses ellipses. Sa profonde tristesse en fait une oeuvre d’une grande dureté dont le pessimisme abandonne le spectateur désemparé. Tragédie de la vie intense et troublante, "Ligne d’eau" ne s’oublie pas. Le contexte est lourd, le film, léger, la mise en scène, belle. Tout est dit en quelques plans, en quelques regards. Un cinéma de l’épure : le réalisateur et ses comédiens sont des hommes à suivre.