Night Moves

Night Moves - Affiche NB

Une cause juste légitime-t-elle la violence ?
Et si oui, peut-on 
vivre avec cette culpabilité ?

Josh Stamos (Jesse Eisenberg) travaille dans une ferme biologique gérée par un homme et sa famille (James LeGros) en Oregon. Il y vit aussi, un peu à l'écart, dans une yourte. Sa vie semble paisible, et ses rapports son cordiaux avec ses collègues Surprise (Alia Shawkat) et Sean (Kai Lennox).

Au contact des activistes qu'il fréquente, ses préoccupations environnementales et ses convictions écologiques se radicalisent.

Déterminé à agir, il s'associe à Dena Brauer (Dakota Fannong), une jeune militante, et à Harmon (Peter Sarsgaard), un homme au passé milaire trouble.

Ensemble, ils décident d'exécuter l'opération la plus spectaculaire de leur vie, un acte de résistance/terrorisme voué à faire s'écrouler un barrage... Un opération longuement préparée, réalisée nuitamment avec minutie, qui réussira, mais qui tuera un campeur...

J'ai vu les trois précédent longs-métrages de Kelly Reichardt, qui selon moi, jusqu'ici, a fait un sans faute : "Old Joy" en 2006, "Wendy et Lycy" en 2008, "La Dernière Piste" en 2010. Et toujours des personnages taiseux à la psychée très bien analysée, des paysages sublimes savamment cadrés et filmés, une inquiétude sur l'organisation de nos sociétés telle que nous l'avons échafaudée au fil du temps. Mais elle ne s'aventure jamais sur le terrain du "message" à adresser aux spectateurs, comme elle ne cesse de le dire depuis ses débuts.

En effet, pour la réalisatrice, "Night Moves" se rapproche davantage d'un "thriller avec un petit t", un film de personnages couplé à un film de braquage, que d’un film engagé destiné à porter un message quelconque sur l’écologie ou l’activisme tels qu’ils se traduisent dans nos sociétés : " Mon coscénariste John Raymond et moi sommes politiquement engagés mais nous avons écarté notre opinion du film. Nous sommes restés fidèles et honnêtes avec nos personnages, même si nous ne partageons pas leurs idées. Je n’ai pas de message politique à faire passer dans mes films, je ne connais pas les réponses aux problèmes de notre temps. "

Le scénariste, Jonathan Raymond, et le producteur du film ont tous les deux grandi dans l’Oregon, tandis que la réalisatrice Kelly Reichardt y vit en alternance avec New York. "Night Moves" est le quatrième long-métrage de la cinéaste américaine à avoir été tourné dans les grands espaces de cette région du nord-ouest des Etats-Unis, et plus particulièrement dans le sud de l’Oregon : " Si mes films sont ce qu’ils sont, c’est grâce à la douceur de l’Oregon. Et puis on travaille dans le calme, loin de l’agitation hollywoodienne, loin des agents, c’est comme si on tournait des films de famille ou d’amis, c’est très intime et agréable. Et j’adore faire mes recherches et repérages dans l’Oregon. " L’équipe du film a eu l’autorisation de filmer le barrage et le réservoir de Galesville, dans le comté de Douglas. Cette installation hydraulique est au coeur même de l'intrigue puisque l'équipe des trois éco-terroristes se sont donné pour mission de le faire exploser. Le contrat signé entre les commissaires du comté et la société de production Tipping Point exigeait que l'équipe verse 2 000$ au comté par jour de tournage.

Comme le personnage qu'il incarne, l’acteur Jesse Eisenberg a travaillé pendant plusieurs mois dans une ferme biologique de l’Oregon, lieu qui a été le point de départ de "Night Moves". Il a vécu dans une yourte et a travaillé dans les champs de choux (ce que fait aussi Josh), ce qui l’a aidé à rentrer plus facilement dans la peau de son personnage : " Quand vous plantez la nourriture que vous mangez, vous vous sentez en interaction directe avec le monde pour des raisons pratiques, et alternativement, vous êtes dégoûté par toute la modernité alors que vous êtes séparé d’elle. "

Night Moves - Eisenberg Fanning Sarsgaard

NIght Moves - Fanning Eisenberg Sarsgaard

Le trio que forment Jesse Eisenberg, Dakota Fanning et Peter Sarsgaard est très réussi, la réalisatrice prenant le temps de bien caractériser chacun d'entre eux, sans en faire des clichés, en respectant la complexité de chacun n'explicitant pas toutes leur caractéristiques, ne décrivant pas leur cheminement idéologique. Et c'est de cette façon qu'elle peut affirmer, à juste titre, que son film est "thriller avec un petit t". En évitant de trop expliciter, ce qui aurait été facile, Kelly Reichardt installe une forme de mystère, des zones d'ombre, propice au déploiement de son thriller.

À 43 ans, Peter Sarsgaard peut se targuer d'un beau parcours cinématographique. Il a commencé dans deux pépites : "Another day in paradise" de Larry Clark en 1998, puis l'inoubliable "Boys don't cry" de Kimberly Peirce en 1999. Vinrent ensuite "Dr Kinsey" de Bill Condon (2003), "Jarhead", excellent film de guerre de Sam Mendes (2005). Vint alors le film qui probablement l'a révélé à un large public, à juste titre, le très réussi "Une Éducation" de Lone Scherfig (2009). Depuis lors, "Dans la brume électrique" de Bertrand Tavernier (2010), "Lovelace" de Rob Epstein & Jeffrey Friedman (2013), puis "Blue Jasmine" de Woody Allen (2013). Sciemment, je n'ai pas mentionné ce qui semble avoir été une série de film "alimentaires" de qualité bien moindre. Dans "Night Moves", il est moins "propret" que d'habitude, plus ombrageux, et ça lui va bien.

La jeune Dakota Fanning (20 ans), mondialement connue pour son rôle de Jane dans la série vampiresque néo-conservatrice "Twilight" propose un jeu particulièrement fébrile et intéressant. Son avenir cinématographique ne fait selon moi aucun doute.

Night Moves - Jesse Eisenberg

Night Moves - Jesse Eisenberg 3

Night Moves - Jesse Eisenberg 2

Quant à Jesse Eisenberg, c'est simple, clair et net : il est brillant. Quel que soit le moment de son parcours dans l'écolo-terrorisme, la radicalisation, la préparation, l'action, l'après, Kelly Reichardt obtient de lui un jeu assez silencieux, où le visage (presque) seul exprime toutes les inquiétudes et les angoisses. Il y parvient sans grimacer, utilisant ses regards comme véhicule de ses états d'âme successifs.

Ce n'était pas difficile, au fil de ses 15 ans de carrière (il n'a que 30 ans !) de percevoir l'étendue de son talent, malgré quelques films oubliables. Je m'en tien donc à "Le Village" de M. Night Shyamalan (2004), "Les Berkman se séparent" de Noah Baumbach (2005), évidemment "The Social Network" de David Fincher (2010), "Jewish Connection" de Kevin Asch (2010), "To Rome with love" de Woody Allen (2012). Et riien de moins, déjà, que 8 films à venir !

Kelly Reichardt nous propose une version décalée brillante du film à suspense où l’angoisse sourd d’une savante alchimie de sons, de couleurs et de durées. Filmé dans une nature sauvage sublime et avec une certaine lenteur, ce « thriller » nous dépeint avec minutie et sobriété la façon dont on peut basculer - ou pas - dans l'activisme, voire le terrorisme, écologique. 
On retrouve, dans la manière sensible de filmer les arbres, les lacs, les sentiers à travers les forêts, l'attachement profond de Kelly Reichardt pour cette région de l'Oregon qu'elle connaît bien. Après "Old Joy" et "La Dernière Piste", elle confirme qu'elle est une des paysagistes les plus inspirées du moment, qui ne cesse de revenir à la source du mythe américain, de son lien étroit avec les grands espaces. 
Ce thriller écolo n'a rien de vert, il baigne dans le soleil noir, mélancolique, de la solitude. Maîtrisé, avec ses plans au cordeau, ciselés, nerveux, sa précision géométrique ouatée par des nocturnes atmosphériques.
Le film, Grand Prix au dernier Festival de Deauville, pose la question suivante : la foi en une cause légitime-t-elle la violence ? Et culmine, après un pic de tension, avec la rumeur d’une explosion soufflante. La seconde partie, les états d’âme du trio en pleine paranoïa parce que l'un d'eux pourrait craquer et "avouer", laisse place à une angoisse plus intériorisée, mais pas moins violente.

"Night moves" s’impose ainsi comme un grand film poétique, éthique et existentiel. Un film en forme de splendide requiem.