ricky-martin-Carlos Gonalez AbellaDécalage horaire.

Passage au printemps oblige, les pendules ont avancé d'une heure cette nuit, passant de 2H à 3H. Et comme chaque année depuis longtemps déjà, puisqu'il me faut moins de 5 minutes pour m'en remettre - le temps d'ajuster réveil, pendule et téléphone - j'ai mis mon réveil à sonner à 8H (donc à 7H de l"ancienne heure). C'est pour moi la certitude d'une grande promenade dans un Paris désert.

J'ai rêvé dans ma jeunesse, probablement, d'une romance comme celle que vivent Ricky Martin et Carlos Gonzalez Abella, prêts à tout partager, jusqu'à la même serviette sur la plage, peut-être même jusqu'au mariage dans un moment d'égarement, mais ma jeunesse s'en est allée.

Se promener dans Paris, traverser le Palais Royal pour sentir les jacinthes et admirer le camaïeu de roses - de la pâle dragée à la lie de vin - des magnolias en fleurs comme s'il y avait une "Harmonie du Matin" qu'aurait oublié d'écrire Charles Beaudelaire ; observer les taciturnes statues des Tuileries, traverser le Cour Carrée du Louvre ; enjamber le Pont des Arts ; avancer sur les quais de la Seine ; avoir l'envie impérieuse d'envoyer des SMS d'amitié auxquels forcément personne ne répondrait ; boire un café devant la Fontaine des Innocents... tels sont aujourd'hui les petits rêves que je m'accorde, réalisables, comme si le rétrécissement du temps qu'il me reste à vivre m'imposait, bien malgré moi, le rétrécissement de mes rêves.

Immanquablement, je serai au cinéma à 11H, j'en sortirai vers 13H30, puis j'irai Rue des Rosiers pour aller déjeuner d'un délicieux et copieux falafel, entouré d'une foule qui aura eu le temps de se remettre de ce printanier décalage horaire. J'irai m'asseoir sur "mon" banc aux Tuileries, et je lirai, maintenant que je l'ai vu, les critiques qui ont paru à propos du film de Benoît Jacquot, "Les Adieux à la Reine", d'après le roman de Chantal Thomas, Prix Fémina 2002.

Je me demande si ce rétrécissement implacable de mes rêves est dû au temps qui passe, au fait que moi aussi je suis enseveli par un impératif de réalisme si conforme à cette époque, à une fatigue passagère, à la conscience que je suis de plain-pied dans la seconde moitié de mon existence, au dégoût que m'inspire les très à la mode "histoires d'amour des séniors"...

N'avoir jamais rêvé d'automobile, de maison, de fondation d'une famille (et pas même d'un animal de compagnie), de grande aisance matérielle... mais uniquement d'émancipation perpétuelle par les savoirs et la culture acquis au fur et à mesure, la réflexion et l'analyse, l'interrogation permanente et le doute, l'idéal d'égalité et de fraternité, tout cela oblige à une conscience exacerbée du temps qui passe, et surtout du temps qui reste.

Et pourtant je me lèverai demain, avec peut-être encore au coeur et au corps, les rêves les plus fous.

Le "Colloque Sentimental" de Paul Verlaine reste donc d'une force invincible.