En_ballotageAu coeur de l'élection présidentielle, «En ballotage» aborde la question de l'homosexualité en milieu politique. La comédie s'articule autour de l'ascension d'un jeune conservateur - dans le placard - sur le point d'être élu député.

Comment sortir du placard quand on est un jeune homme de droite sur le point de se marier avec sa fiancée "officielle", et de devenir député ? La pièce "En ballotage" donne chair à des questions que la campagne présidentielle évite soigneusement. Du théâtre politique vif et pertinent, qui a su conquérir le public. Forte de son succès, la pièce est prolongée au Théâtre Clavel.

Jusqu’ici pour entendre parler politique sur une scène, il fallait se cogner les chansonniers au Caveau de la République ou au Théâtre des Deux ânes. On peut (on doit) désormais se rendre dans le XXe arrondissement de Paris pour découvrir le destin d’Édouard Couret. Un homme jeune, 23 ans, beau et hétéro, sur le point de se marier. Il est aussi le fils de son père, ancien ministre de droite frappé d’inéligibilité qui compte sur lui pour reprendre le flambeau de la politique. Il sera, c’est sûr, le plus jeune député de l’Histoire. Sauf qu’Édouard Couret est gay. Homo. Pédé comme un phoque. Et amoureux. Très amoureux même. Ce pourrait être le pitch d’une fiction télé, c’est le synopsis d’une pièce de théâtre : En ballotage. Du vrai théâtre avec des personnages fictifs plus vrais que nature, et des dialogues ciselés, drôles et toujours percutants. Pour être honnête, En ballotage n’est pas la seule exception qui confirme cette timidité des théâtres à programmer des pièces sur la politique. Jean-Michel Ribes a ouvert la saison 2011-2012 du Théâtre du Rond-Point avec René l’énervé, une opérette anti-sarkozyste. Surtout, Yann Reuzeau a imaginé l’an passé Chute d’une nation, saga en quatre épisodes sur une élection présidentielle. Une pièce hyperréaliste, là où En ballotage n’est "que" réaliste. Réaliste et néanmoins rare donc, dans sa façon d’aborder la politique et les questions de société de manière frontale.

En_ballottage_3Tabou debout
Son auteur et metteur en scène, Benoît Masocco, n’est pas du sérail. Il est journaliste télé chez CAPA et ne connaît pas le monde du théâtre. Mais il a fait sa devise la phrase de Mark Twain : "Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait." Il y a quatre ans, il l’a fait : écrire et monter une pièce : Elvis n’est pas mort, Marilyn non plus, une relecture duHuis-clos de Sartre, l’une de ses pièces préférées. Avant de récidiver avec En ballotage"J’ai naïvement envoyé le texte à des producteurs, à des directeurs de théâtre et à des comédiens." Une pièce politique en pleine campagne présidentielle, le timing est parfait. "Je ne suis pas un spécialiste du monde politique mais je m’y intéresse énormément et c’est un milieu qui me fascine, explique le jeune homme. Je continue à penser que la politique peut, malgré la mainmise de la finance, de la mondialisation, faire changer le monde et orienter un pays dans un sens ou dans un autre." Sauf que les politiques semblent avoir un train de retard sur la société. En janvier dernier, Libération fait la une à partir d’une fuite de l’Élysée : Nicolas Sarkozy serait favorable au mariage homosexuel. Mais le candidat à sa réélection étouffe vite l’audace du Président qui se rêve briseur de tabou. Plutôt que l’ouverture au mariage civil aux couples du même sexe, le thème de la viande halal a sa préférence. Le combat continue.

Droite décomplexée
Masocco est gay et ne se cache pas derrière son petit doigt. Il vise une certaine droite décomplexée, celle incarnée notamment par la droite populaire de Christian Vanneste, dont les propos se retrouvent dans la bouche du père, Gérard Couret : "Vous ne pouvez pas nier que l’homosexualité est une menace pour la survie de l’humanité. Si on la poussait à l’universel, ce serait dangereux…" L’UMP a fini par engager une procédure d’exclusion à l’encontre de son député Vanneste, homophobe multirécidiviste – on lui doit aussi les charmantes expressions "aberration anthropologique" et "menace pour l’humanité" pour parler de l’homosexualité. "Qu’il y ait des propos insultants, c’est une chose, explique l’auteur. Mais qu’ils ne soient pas condamnés et que ça puisse faire se sentir mal… Pour les homos qui bossent dans les médias à Paris, ça va pour eux, normalement ils sont solides. Mais ça peut avoir des dommages collatéraux sur des gens plus fragiles, qui sont encore en construction."

Cette cible fait-elle de Masocco un militant de gauche et d’En ballotage un brûlot anti-UMP ? Il s’en défend : "Je ne voulais pas faire une pièce manichéenne avec la gentille gauche d’un côté et la méchante droite de l’autre. Car je pense que ce n’est pas vrai, d’autant moins sur ce thème-là." Et pour illustrer son propos, d’asséner ces statistiques implacables sur le mariage gay : "63% des Français sont pour, 54% des gens de droite sont pour et 75% des gens de gauche sont pour. Ce qui veut dire aussi qu’un quart des gens de gauche sont contre !"

En_ballottage_2Homo de droite : un oxymoron ?
Peut-on être homo et de droite ? "J’ai beaucoup d’amis homosexuels de droite qui vivent ça de manière compliquée mais qui considèrent que les arbitrages économiques priment sur les avancées sociétales, répond Masocco. Ce qui ne les a pas empêchés d’être émus en réentendant les discours haineux contre le PACS reproduits dans la pièce. Mais ils se sont sentis plus fort. La fierté n’est pas d’être homo mais d’avoir réussi à s’assumer dans un pays comme la France qui, sans être l’Ouganda, reste relativement discriminatoire et souvent homophobe."

Soit. Mais peut-on on être un homo et un homme politique de droite ? "J’ai pensé aux députés de droite, et à Frank Riester en particulier : ils sont au sein d’un parti qui leur dit 'on ne vous considère pas comme les autres citoyens'. C’est une position intenable." Masocco ne cache pas que le personnage d’Edouard Couret doit beaucoup à Franck Riester, seul député de droite à avoir fait son coming-out (en décembre 2011) et qui est actuellement porte-parole adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy. "Je l’ai découvert quand il a voté pour le mariage gay au printemps 2011. Il faisait partie des six députés de droite à avoir le courage d’aller à contre-courant, comme l’avait fait Bachelot en son temps avec le PACS. J’ai aussi lu les livres de Jean-Luc Roméro ou la biographie de 'Harvey Milk'. Ce qui est intéressant, c’est le dilemme et le cheminement de ces hommes-là. J’ai revu le film Harvey Milk. Avant d’être un homme décomplexé, c’est un mec qui s’est posé la question de savoir s’il devait révéler son homosexualité, preuve que cette décision n’est jamais évidente." Mais, selon Masocco, la question du coming-out dépasse le cas homosexuel. "J’ai un ami issu d’une famille communiste qui a choisi de travailler dans la finance, cela a été compliqué pour lui aussi." Comment se détacher de son milieu, de sa famille, comment assumer sa différence, ses préférences… En ballotage parle de tout cela, et donc, sans nier la question gay, touche aussi le plus endurci des hétérobeaufs.
Source © EVENE

Distribution : Arthur Molinier, Thomas Willaime, Sébastien Toustou, Chiara Capitani, Cyril Necker, Daniel Damartin.

Photos © Benoit Masocco

Théâtre Clavel3 rue Clavel - 75019 Paris -
M° Pyrénées -
les jeudis, vendredis et samedis à 19H30, jusqu'au 2 juin.
Prix des places : de 15€ à 20€. 

Lire l'interview de l'auteur, Benoît Masocco